Le Japon est un pays urbain. Tokyo, Osaka, Yokohama, c’est ce que l’on voit en arrivant. Mais ce qui me touche le plus dans ce pays, après quinze ans à le sillonner, ce sont ses villages. Une centaine de hameaux et petites villes qui ont conservé une architecture, un rythme, une façon de vivre qui ont presque disparu ailleurs. Je publie ici la sélection que je recommanderais à un ami : pas une encyclopédie, juste les dix-huit qui valent vraiment le détour, en commençant par les classiques, en finissant par les coins que personne ne connaît.
Si vous ne devez en visiter qu’un seul, prenez Onomichi. Si vous en visitez trois, ajoutez Magome et Hida-Furukawa. Le reste, c’est selon vos régions et votre temps.
Les classiques (qui méritent leur réputation)
Shirakawa-go (Gifu)
Le village de toits de chaume gassho-zukuri, classé UNESCO. C’est l’image même du Japon ancien : maisons à trois étages avec leurs toits en pente raide pour résister à la neige, alignées dans une vallée encaissée. Sublime en hiver sous la neige, magique en mai quand les rizières sont mises en eau. Inconvénient : très, très, très touristique de mai à novembre. Conseil : dormez sur place pour voir le village au lever du soleil ou en début de soirée, quand les bus repartent.
Si vous trouvez Shirakawa-go trop fréquenté, allez à Ainokura ou Suganuma, les deux hameaux jumeaux de Gokayama (Toyama), 30 minutes plus loin en bus, dix fois plus calmes, même architecture. Mon préféré.
Magome et Tsumago (Nakasendo)
Deux anciennes villes-relais sur la route Nakasendo (Edo-Kyoto), parfaitement conservées, reliées par une marche de 8 km à travers une forêt de bambou et de cèdres. Maisons en bois noir, ruelles pavées, pas de fils électriques visibles. Vous pouvez faire la marche en 3 heures, déjeuner sur place, repartir le soir. C’est l’une des plus belles randonnées culturelles du pays. Voir mes articles dédiés sur Magome à Toutes les Sauces et Narai au cœur de la Nakasendo.
Ouchi-juku (Fukushima)
Une autre ville-relais à toits de chaume, plus oubliée que les Nakasendo parce qu’elle est dans le Tohoku (3h de Tokyo). C’est précisément pour cette raison qu’elle vaut le coup : moins de monde, le temps semble vraiment s’être arrêté en 1860, et la spécialité culinaire (negi soba, des soba mangées avec un poireau entier en guise de baguette) est inoubliable.
Les villages oubliés des guides
Hida-Furukawa (Gifu)
Le voisin moins touristique de Takayama, à 15 minutes en train. Quinze mille habitants, des canaux bordés de carpes koï, des entrepôts à saké, des maisons traditionnelles, et une vraie vie de quartier. Le festival Furukawa Matsuri en avril (tambours nocturnes, chars en bois) est l’un des plus beaux du Japon. C’est aussi un décor du film Your Name de Makoto Shinkai. Voir mon article dédié Dans les Ruelles de Hida-Furukawa.
Gujo Hachiman (Gifu)
Un village d’eau, traversé de canaux où coule une eau si pure qu’on y voit nager les truites. Connu pour son festival Gujo Odori en été (danse traditionnelle qui dure jusqu’au matin pendant l’Obon). Hors festival, c’est un village d’artisans, calme, parfait pour une halte d’une nuit en route vers les Alpes japonaises.
Sawara (Chiba)
À 90 minutes seulement de Tokyo, c’est l’excursion qui n’est dans aucun guide papier. Une ancienne ville marchande de l’ère Edo qui a gardé son canal, ses entrepôts en bois, et une atmosphère figée d’avant-guerre. Promenade en bateau sur le canal, visite de la maison-musée d’Ino Tadataka (le premier cartographe à dresser une carte précise du Japon, au XIXe siècle).
Kitsuki (Oita)
Une ancienne ville de samouraïs sur la péninsule de Kunisaki, à Kyushu. Quartier des nobles en haut de la colline, quartier des marchands en bas, séparés par une rue commerçante en pente. Les habitants louent des kimono à la journée et l’ambiance est sincèrement « voyage dans le temps ». Combinez avec une nuit à Yufuin Onsen.
Les villages côtiers et les maisons sur l’eau
Ine no Funaya (Kyoto, mer du Japon)
Au nord de la péninsule de Tango, sur la mer du Japon. 230 maisons en bois construites directement sur la mer, avec un garage à bateau au rez-de-chaussée et la pièce de vie au-dessus. Une seule rue qui longe la baie, une ambiance presque vénitienne (mais japonaise). On peut louer un funaya pour y dormir une nuit, c’est l’expérience à faire. Voir mon article Les Funaya d’Ine.
Tomonoura (Hiroshima)
Un petit port sur la mer intérieure de Seto, qui a inspiré Hayao Miyazaki pour le décor de Ponyo. Maisons en bois noir au bord de l’eau, escaliers en pierre qui montent vers les temples, un vieux phare en bois, une ambiance de fin du monde douce. C’est l’un de mes lieux préférés au Japon. Voir mon article Tomonoura : le Village de Ponyo.
Onomichi (Hiroshima)
Si je dois ne recommander qu’un village au Japon, c’est celui-là. Une ville côtière de 14 000 habitants accrochée à une colline qui plonge dans la mer intérieure de Seto. Ruelles pavées en escaliers, temples nichés dans la végétation, des chats partout (la fameuse « ruelle aux chats »). Plusieurs films de Yasujiro Ozu y ont été tournés. C’est aussi le point de départ de la Shimanami Kaido, l’une des plus belles routes cyclables au monde. Voir mon article Onomichi : la Petite Kyoto de Setouchi.
Shukunegi (Sado, Niigata)
Sur l’île de Sado, un ancien village de pêcheurs et constructeurs de bateaux. 200 maisons construites en bois patiné, serrées les unes contre les autres dans une crique, séparées par des ruelles qui font 1,20 m de large. Vous traversez le village en moins de 20 minutes mais l’effet est saisissant. Combiner avec un séjour de quelques jours à Sado.
Les villages d’artisans
Okawachiyama (Saga)
Un village de potiers caché dans une vallée à Kyushu, au cœur de l’industrie de la porcelaine d’Imari. 30 ateliers, des cheminées de fours partout, un sol couvert de fragments de porcelaine bleu et blanc. Aucune autre activité, aucun touriste étranger, juste la poterie et le silence. À combiner avec Arita (la ville voisine, plus connue). Voir mon article Okawachiyama : le Village des Potiers.
Inami (Toyama)
La capitale de la sculpture sur bois au Japon. 200 sculpteurs vivent encore et travaillent dans ce village d’environ 8 000 habitants. Vous croisez des dragons sculptés sur les linteaux des maisons normales, des panneaux signalétiques sculptés, et même des arrêts de bus en bois ouvragé. Calme, presque oublié des cartes touristiques.
Takehara (Hiroshima)
Un quartier d’entrepôts à saké et de marchands de sel datant de l’époque Edo, parfaitement préservé sur quelques rues. C’est le décor d’animes et de séries TV nostalgiques. Goûtez le saké local Taketsuru, le whisky du même nom est aussi né ici. Combinez avec Onomichi à 30 minutes en train.
Les vrais offbeat (presque oubliés)
Tsutsuishi (Niigata)
Un village de pêcheurs sur la mer du Japon, oublié de presque tout le monde. Chats, vieilles barques, un quai en bois qui craque, et la sensation que rien n’a bougé depuis cinquante ans. Voir mon article Tsutsuishi : Quand les Beaux Jours pour l’atmosphère.
Itaibara (Tottori)
Un hameau de montagne à moitié abandonné, sur les hauteurs de Tottori. Quelques maisons traditionnelles encore habitées, des champs en terrasse retournés à la nature, un silence absolu. Vous y croisez peut-être un habitant pendant la journée, peut-être personne. Pour qui aime la mélancolie tranquille du Japon rural en déclin.
Sotodomari Ishigaki-no-sato (Shimane)
Un village construit sur les pentes d’une falaise face à la mer du Japon, avec des kilomètres de murets en pierre sèche pour retenir les jardins en terrasse. Vingt-cinq habitants en hiver. C’est l’un des plus beaux villages côtiers que j’ai vus, et l’un des plus difficiles d’accès. Voir mon article Sotodomari Ishigaki-no-sato.
Yokaichi (Ehime)
Un village de marchands de papier washi sur l’île de Shikoku, dont la rue principale a gardé ses façades de la fin du XVIIIe siècle. Une trentaine de bâtiments classés, mais aucun guide étranger qui en parle. Voir mon article Le Village de Yokaichi.
Nagoro (Shikoku)
Le village des poupées. Une ancienne habitante remplace progressivement les humains qui partent par des poupées en taille réelle qu’elle fabrique elle-même. Aujourd’hui, plus de poupées que de vivants. C’est dérangeant, fascinant, et c’est probablement l’expérience la plus unique de cette liste. Voir mon article Nagoro : le Village des Poupées.
Comment les visiter
Aucun de ces villages n’est sur l’axe Tokyo-Kyoto-Osaka. Les visiter demande de sortir des sentiers du Shinkansen et souvent de louer une voiture pour la dernière partie. Quelques principes :
- Combinez par région. Shirakawa-go + Ainokura + Hida-Furukawa + Magome (les Alpes en 4 jours). Onomichi + Tomonoura + Takehara (la mer intérieure en 3 jours). Yokaichi + Nagoro (Shikoku rural en 2 jours).
- Préférez la voiture pour les vrais offbeat. Itaibara, Sotodomari, Tsutsuishi sont quasi inaccessibles en transport en commun, ou demandent 2-3 changements de bus locaux.
- Dormez sur place quand c’est possible. Les villages au coucher du soleil et au lever du soleil sont une autre expérience que la visite éclair en bus de tour.
- Tenez une short-list. Quand vous lisez sur un village qui vous tente, sauvegardez-le sur une carte (j’utilise Ikuzo pour ma propre liste). Au bout d’un an, vous aurez votre carte personnelle de 30 villages à découvrir.
- Pensez à un guide local. Pour la campagne profonde, un demi-jour avec un guide local change tout : il vous emmènera chez les artisans qui ne reçoivent pas, vous traduira, vous fera goûter ce qui ne figure pas sur la carte. Voir mon guide Pourquoi Prendre un Guide Local au Japon.
Quand y aller
Saison par saison :
- Hiver (décembre-février) : Shirakawa-go, Ouchi-juku et les villages des Alpes sous la neige. Magique mais demande des bottes. Voir Le Japon en Hiver.
- Printemps (avril-mai) : Magome, Tsumago, les villages avec des cerisiers. Mai pour Inami et Sawara, parfait climat.
- Été (juin-août) : Gujo Hachiman pour son festival, Ine pour la mer. Évitez Shirakawa-go en été (touristes).
- Automne (octobre-novembre) : tous les villages de montagne. C’est probablement la meilleure saison pour la majorité de cette liste. Voir Le Japon en Automne.
Pour combiner ces villages avec un itinéraire plus large, voir l’itinéraire 10 jours et mon guide Une Semaine dans une Petite Ville Japonaise si l’idée de ralentir longuement vous tente.