Le Kyushu est le Japon qu’on m’avait promis avant de partir : des volcans qui fument pour de vrai, des sanctuaires sans personne, des villages de potiers oubliés dans leurs vallées, et des gens qui prennent le temps de vous parler. C’est aussi la région que je conseille en premier à ceux qui reviennent au Japon pour la deuxième fois, ou qui veulent un premier voyage qui ne ressemble pas à celui de tout le monde.
Cet itinéraire de deux semaines fait le tour de l’île dans le sens des aiguilles d’une montre, de Fukuoka à Kagoshima, avec une option finale vers Yakushima. Il est construit sur mes propres passages, souvent répétés, dans chacune de ces étapes. Comptez douze jours pour la boucle principale, quatorze avec l’île aux cèdres.
La logique du parcours
Le Kyushu se prête mal au tout-shinkansen : la ligne à grande vitesse ne dessert que la façade ouest, et le meilleur de l’île se cache précisément là où les rails s’arrêtent. Cet itinéraire combine donc le train pour les grandes liaisons, un ferry pour traverser la baie d’Ariake, et deux ou trois segments où une voiture de location change tout (autour d’Aso et de Takachiho notamment). Rien d’insurmontable : les routes sont vides et les Japonais du sud conduisent posément.

Les numéros de la carte suivent les étapes du guide. Toutes les adresses de cet itinéraire sont rassemblées sur la carte interactive ci-dessous, à ouvrir sur votre téléphone une fois sur place.

Jours 1-2 : Fukuoka, l’entrée en matière

Fukuoka est la porte du Kyushu et probablement la grande ville la plus agréable à vivre du Japon. On n’y vient pas pour les monuments : on y vient pour manger. Le soir, les yatai s’installent le long de la rivière Naka, et le tonkotsu ramen se déguste dans sa ville natale, au comptoir, bouillon blanc et nouilles fermes.
Le deuxième jour, filez dans la campagne de Chikugo, une heure au sud-est. Le sanctuaire d’Ukiha Inari aligne ses 91 torii vermillon sur une colline au-dessus des vergers, et vous serez probablement seuls à les monter. C’est le premier avant-goût de ce que le Kyushu fait de mieux : des lieux superbes que personne ne vient voir.
Jour 3 : Saga, les potiers et les torii dans la mer

La préfecture de Saga est la plus ignorée du Japon, et c’est une injustice. À Okawachiyama, le village des potiers d’Imari, les fours et les cheminées de briques s’entassent dans un cirque de montagnes où les seigneurs de Nabeshima cachaient jadis leurs artisans, et leurs secrets de porcelaine, du reste du monde. Sur la côte de la mer d’Ariake, les torii du sanctuaire Ōuo se plantent directement dans la mer : engloutis à marée haute, à sec à marée basse. Vérifiez l’horaire des marées avant d’y aller, les deux versions valent le détour.
Jours 4-5 : Nagasaki et l’île-cuirassé

Nagasaki mérite sa journée pleine : la ville en amphithéâtre, les églises, le mémorial, les tramways brinquebalants. Mais si vous lisez ce site, vous savez pourquoi on y va vraiment : Gunkanjima, l’île-cuirassé, la ruine la plus spectaculaire du Japon. Les croisières partent du port (réservez à l’avance, par exemple chez Gunkanjima Concierge), et sachez-le : l’accostage dépend de l’état de la mer, un débarquement n’est jamais garanti. J’y suis retourné plusieurs fois, et même depuis le bateau, la silhouette de béton posée sur l’horizon vaut le voyage.
Les amateurs d’atmosphères en fin de vie pousseront jusqu’à Ikeshima, l’autre île charbonnière, celle où quelques dizaines d’habitants vivent encore au milieu des barres d’immeubles vides. Moins connue que sa grande sœur, accessible librement, et autrement plus étrange.
Jour 6 : Shimabara et le ferry pour Kumamoto

Plutôt que de contourner la baie en train, traversez la péninsule de Shimabara : son château blanc raconte la révolte chrétienne de 1637, un épisode que le Japon a longtemps préféré taire, et ses ruelles à carpes coulent au pied d’un volcan qui a rasé une partie de la ville en 1991. Ensuite, une petite heure de ferry sur la baie d’Ariake vous dépose à Kumamoto, mouettes en escorte comprises.
Jours 7-8 : Kumamoto, Aso et le sanctuaire aux lanternes
Kumamoto vaut une demi-journée pour son grand château noir, patiemment restauré depuis les séismes de 2016. Puis louez une voiture : la caldeira d’Aso, une des plus vastes du monde, se parcourt comme un pays en soi, prairies rases, chevaux, routes de crête. C’est aussi le pays de la route de Laputa, cette route suspendue dans le ciel que les séismes ont fermée : elle se contemple désormais de loin, et son histoire est dans l’article.

Au sud-est de la caldeira, le sanctuaire Kamishikimi Kumanoimasu reste l’un des lieux les plus magnétiques que je connaisse au Japon : un escalier rectiligne qui grimpe sous les cèdres, bordé de centaines de lanternes de pierre mangées de mousse. Arrivez tôt, restez longtemps.
Jour 8, suite : Takachiho

À une demi-heure de là, les gorges de Takachiho entaillent le basalte en orgues parfaites, avec la cascade de Manai qui tombe directement dans le couloir où l’on rame. Oui, c’est touristique ; oui, il faut réserver sa barque en haute saison ; et oui, ça vaut quand même le coup, surtout à l’ouverture. Le soir, le village joue des extraits de kagura au sanctuaire : la déesse du soleil sort de sa grotte tous les soirs à 20 heures, et c’est étonnamment émouvant.
Jours 9-10 : Beppu et Yufuin, l’île qui fume

Beppu est la capitale mondiale de la vapeur : elle monte des caniveaux, des jardins, des parkings. Le quartier de Kannawa se visite comme un village thermal à ciel ouvert, entre les « enfers » aux eaux rouge sang ou bleu lagon et les bains de sable où l’on vous enterre jusqu’au cou. À vingt minutes de là, Yufuin joue la carte inverse : village onsen élégant au pied du mont Yufu, parfait pour une nuit en ryokan avec rotenburo. Au printemps, un crochet par le tapis de némophiles de Yabakei ajoute un bleu improbable au tableau.
Jours 11-12 : Kagoshima et le volcan d’en face

Kagoshima vit avec un volcan actif en face de sa baie comme d’autres villes vivent avec un port de plaisance. Le ferry traverse en un quart d’heure, jour et nuit, et dépose au pied de Sakurajima : montez à l’observatoire de Yunohira, marchez sur les coulées, guettez le panache. En ville, goûtez le porc noir de Satsuma et le shirokuma, la montagne de glace pilée locale. C’est le Japon du bout du monde, et il se sent.
Jours 13-14 : l’option Yakushima

Deux à trois heures de jetfoil depuis Kagoshima, et vous changez de monde : Yakushima, ses cèdres millénaires, sa mousse jusqu’aux genoux, sa pluie légendaire (les habitants disent qu’il y pleut « 35 jours par mois »). La forêt de Shiratani Unsuikyō, qui a inspiré Princesse Mononoké, se parcourt en une journée. Si vous avez les deux jours, prenez-les : c’est le meilleur épilogue possible à cette boucle.
Transports et budget
Le pass national JR n’est presque jamais rentable pour ce parcours : le Kyushu a son propre JR Kyushu Rail Pass, décliné en versions 3, 5 et 7 jours, nettement moins cher. Avant d’acheter quoi que ce soit, passez vos trajets dans notre calculateur JR Pass : il compare le pass aux billets à l’unité en trente secondes. Pour le reste du budget, les repères sont dans Combien coûte un voyage au Japon, et le Kyushu se situe systématiquement sous les prix de Tokyo ou Kyoto : comptez grossièrement 15 à 20 % de moins sur l’hébergement et les restaurants.
Quand faire cet itinéraire
Le Kyushu suit le calendrier national avec un degré ou deux de plus : consultez le calendrier mois par mois pour la vue d’ensemble. Mes créneaux préférés ici : la seconde quinzaine de mai (verts éclatants, rizières en eau), octobre-novembre (air sec, lumière rasante), et février pour les pruniers en avance sur tout le pays. Évitez début mai (Golden Week) et la mi-août (Obon), et gardez de la souplesse en septembre, au pic de la saison des typhons. L’office de tourisme national tient aussi une page Kyushu correcte pour les infos pratiques de base.
Pour aller plus loin
Si c’est votre premier voyage au Japon et que le grand classique vous tente davantage, mon itinéraire de 10 jours couvre la ligne Tokyo-Kyoto. Pour une autre boucle insulaire, mes 10 jours sur la mer intérieure de Seto commencent là où celle-ci s’arrête. Et si les villages du Kyushu vous ont donné le goût du Japon rural, la carte ci-dessous rassemble mes plus beaux villages du pays entier.
