Une ancienne cité du cuivre perchée dans les montagnes, des façades couleur rouille et des tuiles qui semblent avoir absorbé le soleil… À Fukiya, la mine s’est tue, mais son rouge est resté partout.
Le rouge au bout de la route
Fukiya apparaît après une longue montée dans les montagnes d’Okayama, à environ 550 mètres d’altitude. La route se resserre, la forêt s’écarte et une rue entière surgit en rouge sous le ciel bleu.



Pour cette escapade avec mes parents, le programme tient dans peu de choses : avancer tranquillement, s’asseoir quelques minutes sur un banc, puis repartir au hasard des ruelles. Le village est compact, presque silencieux. Les maisons se suivent avec leurs lattages sombres, leurs murs ocre et leurs lourdes tuiles brun-rouge. On n’a pas encore parlé de la mine que sa couleur a déjà tout raconté.
La mine repeint le Japon
Du milieu de l’époque d’Edo jusqu’à l’ère Meiji, Fukiya prospéra grâce à la mine de cuivre de Yoshioka et à la fabrication du bengara. Ce pigment rouge à base d’oxyde de fer était produit à partir d’un minerai extrait en même temps que le cuivre et d’abord considéré comme un simple rebut.


Chauffé, lavé puis réduit en poudre, il servait à colorer les céramiques de Kutani et d’Imari, les laques de Wajima, mais aussi à protéger le bois des maisons et la coque des navires. Le mot bengara viendrait du Bengale, mais Fukiya transforma ce pigment voyageur en une couleur profondément japonaise. La mine vendait du cuivre, ses déchets ont fini par repeindre le Japon.
Nuancier décidé entre voisins
L’harmonie des rues ne doit rien au hasard. À la fin de l’époque d’Edo et pendant l’ère Meiji, les riches marchands du village se concertèrent pour construire un ensemble cohérent. Ils firent venir d’Iwami, dans l’actuelle préfecture de Shimane, des maîtres charpentiers habitués aux sanctuaires et aux grandes demeures.


Les façades furent habillées de lattages au bengara, de murs de terre rouge et de motifs blancs en namako-kabe. Sur les toits, les tuiles de Sekishū prolongèrent le même camaïeu cuivré. Chaque maison conserve ses irrégularités, mais toutes semblent avoir ouvert le même pot de peinture. Cette unité était exceptionnelle pour l’époque. Fukiya fut classé quartier de préservation des bâtiments traditionnels dès 1977, puis intégré en 2020 au récit patrimonial du « Japan Red ». Bien avant les nuanciers municipaux, les notables du village avaient déjà choisi leur direction artistique.
Le dieu de la mine, sans mineurs
En quittant la grande rue, une ruelle grimpe entre les maisons. Au bout attend un torii de bois, encadré par deux komainu et suivi d’un escalier abrupt. C’est l’ancien Yama-jinja, le sanctuaire qui veillait autrefois sur la mine de cuivre.


Son pavillon principal, remarquablement sculpté, remonterait à 1801. Lorsque Mitsubishi reprit l’exploitation de la mine de Yoshioka en 1873, l’entreprise participa à l’entretien du sanctuaire. Ses trois losanges apparaissent encore sur le torii et les balustrades de pierre. Après la fermeture de la mine en 1972, Yama-jinja perdit progressivement sa fonction. Sa divinité fut transférée en 1999 au sanctuaire Takakusa Hachiman. Le vieux pavillon resta seul dans les arbres, au-dessus des toits rouges.


Rouge après la mine
Depuis les hauteurs du sanctuaire, Fukiya se révèle enfin dans son ensemble. Les toits s’empilent entre les arbres, tachés de mousse, de brun et de rouge. En redescendant, on retrouve les passages étroits, les murs usés et les lattages qui accrochent la lumière.

La production locale de bengara s’est arrêtée en 1974. La couleur, elle, a quitté les ateliers pour devenir le paysage. Un rouge moins éclatant que celui des torii, plus terreux, presque minéral : le rouge d’un village qui a gardé la poussière de son histoire sur les murs. Sous les maisons, les galeries se sont tues. Au-dessus, Fukiya continue de porter la couleur de ce que l’on y arrachait.


Toujours dans les montagnes d’Okayama, à une trentaine de kilomètres, Arato-jinja, l’entrée des bois. Et pour une autre mine restée dans le paysage, la mine blanche de Shiraishi. Le village sur le site de la ville de Takahashi ↗.