Sendai est la plus grande ville du Tōhoku et presque personne ne s’y arrête. On y change de train, on file vers Matsushima ou vers les pistes de Zaō, et la ville défile par la fenêtre. C’est une erreur, mais une erreur compréhensible : Sendai ne se donne pas au premier regard. Elle a été rasée en 1945, reconstruite en avenues larges et bordées d’arbres, et ce qu’elle a de plus fort ne se trouve ni dans son centre ni dans ses boutiques.
Il faut aller le chercher à deux endroits que tout oppose : une tombe dorée sur une colline de cèdres, et une école primaire laissée exactement dans l’état où la mer l’a rendue.
Une ville jeune, fondée par un homme d’un œil
Sendai n’a pas mille ans d’histoire comme Kyoto. Elle a été fondée vers 1600 par Date Masamune, seigneur borgne surnommé le dragon borgne, qui avait perdu un œil de la variole enfant et compensait par une ambition considérable. Il envoya une ambassade jusqu’à Rome en 1613, ce qui n’était pas exactement la norme pour un seigneur du nord.
Sa ville reflète son caractère : tracée droit, pensée large, et toujours un peu en marge de ce que faisait le pouvoir central. On appelle Sendai la cité des arbres, 杜の都, et ce n’est pas une formule touristique : les avenues sont plantées de zelkovas dont les branches se rejoignent au-dessus de la chaussée.
Le Zuihōden, l’or au bout des cèdres

Masamune meurt en 1636, à soixante-dix ans. L’année suivante, selon sa volonté, on lui bâtit un mausolée sur la colline de Kyōgamine : le Zuihōden. Laque noire, dorures, sculptures peintes, tout l’excès de l’époque Momoyama concentré sur un petit bâtiment au bout d’un escalier de pierre.
Il est classé trésor national en 1931. Il brûle en 1945, avec le reste de la ville. Ce qu’on visite aujourd’hui a été reconstruit en 1979, à l’identique, mêmes dimensions et mêmes décors.
Certains voyageurs s’en détournent pour cette raison. Je trouve que c’est passer à côté du sujet : au Japon, un bâtiment reconstruit à l’identique n’est pas une copie, c’est une continuation. Et l’escalier qui y monte, sous les cryptomères, vaut le déplacement à lui seul.
L’école d’Arahama, et ce que la mer a laissé
À une quinzaine de kilomètres du centre, au bord de la mer, il y a une école primaire vide. Le 11 mars 2011, l’école d’Arahama était le refuge désigné du quartier. Trois cent vingt personnes y sont montées : des enfants, des enseignants, des habitants. Le tsunami est arrivé jusqu’au deuxième étage. Ils ont tous été secourus depuis le toit.
Le quartier autour, lui, a disparu. Sept cents maisons. On ne les a pas reconstruites : la zone est désormais inconstructible, et c’est aujourd’hui une plaine d’herbe où l’on devine encore le tracé des rues.
L’école a été conservée. Les deux premiers étages sont laissés tels quels, murs arrachés, plafonds tordus, salles de classe ouvertes sur le vide. Le quatrième étage, que l’eau n’a pas atteint, raconte le quartier d’avant et la journée elle-même. L’entrée est gratuite. Ouvert de 9 h 30 à 16 h, fermé le lundi et le quatrième jeudi du mois.
Je préviens : ce n’est pas une visite touristique et ça ne se fait pas entre deux courses. Mais si vous ne devez retenir qu’une chose de Sendai, c’est cet endroit-là. Pour comprendre ce qui s’est joué ce jour-là dans tout le nord-est, lisez aussi notre guide des séismes et tsunamis.

Le gyūtan, une invention de 1948

Le gyūtan n’est pas un plat ancien. Il naît à Sendai vers 1948, dans un pays affamé où l’on ne jetait rien. Un cuisinier nommé Sano Keishirō s’intéresse à un morceau que personne ne voulait, la langue de bœuf, et passe environ deux ans à chercher comment la rendre bonne. Sa réponse : tranches épaisses, salage, repos, puis grillade lente au charbon de bois.
Sa maison, Aji Tasuke, existe toujours. Le rituel s’est figé partout en ville : la langue, un bol de riz à l’orge, une soupe de queue de bœuf, des condiments au miso. On mange ça au comptoir, en vingt minutes, et c’est très bon.
L’autre spécialité est le zunda, une purée d’edamame sucrée d’un vert improbable. Ça surprend, puis ça se laisse manger.
Jōzenji-dōri, l’avenue qui fait la ville
Si Sendai a un centre sensible, c’est cette avenue. Quatre rangées de zelkovas, un terre-plein central planté où l’on marche, des sculptures posées là sans cérémonie. En été la voûte est si dense qu’il y fait plusieurs degrés de moins que sur la chaussée d’à côté.
C’est là que la ville se rassemble : festival de jazz en septembre, illuminations en décembre, stands pendant Tanabata. Le reste de l’année, c’est simplement l’endroit où l’on comprend pourquoi on appelle Sendai la cité des arbres.
Tanabata, les trois jours où la ville se couvre de papier

Le Tanabata de Sendai est le plus grand du Japon, et il remonte à l’époque de Masamune. Les dates sont fixes depuis 1948 : du 6 au 8 août, un mois après le Tanabata du calendrier grégorien, parce que la ville suit l’ancien calendrier.
Ce ne sont pas des guirlandes. Ce sont des structures de papier de plusieurs mètres, suspendues dans les galeries commerçantes, fabriquées à la main pendant des mois par les commerçants eux-mêmes, et jugées chaque année. On marche dessous comme dans une forêt de méduses.
Deux millions de personnes en trois jours. Si vous détestez la foule, ce n’est pas votre semaine. Si vous voulez voir une ville japonaise entièrement transformée, c’est exactement ça.
Ce qu’il y a autour, et qui justifie la base

C’est là que Sendai prend tout son sens. La ville est une base, pas une destination, et elle est très bien placée.
Matsushima, à une demi-heure de train, une baie semée de deux cent soixante îlots de pins, comptée depuis le XVIIᵉ siècle parmi les trois plus beaux paysages du pays. Zaō, à deux heures, pour les monstres de neige, ces sapins entièrement pris dans la glace en février. Ginzan Onsen, dans la préfecture voisine, l’une des plus belles rues thermales du Japon sous la neige. Et Akiu ou Sakunami, deux stations thermales à moins d’une heure, pour dormir dans un ryokan sans quitter la région.
Quand y aller, comment s’y rendre
Le shinkansen Tōhoku met environ 1 h 30 depuis Tokyo, ce qui rend l’aller-retour dans la journée possible, quoique dommage. Le JR Pass national est rentable si Sendai s’inscrit dans un parcours plus large ; pour un aller-retour sec, comparez d’abord avec notre calculateur JR Pass.
En ville, le métro suffit. La ligne Tōzai, est-ouest, dessert le Zuihōden côté ouest et Arai côté est, d’où part le bus pour Arahama.
Pour la saison : février si vous venez pour la neige de Zaō, début août pour Tanabata en acceptant la foule, octobre et novembre pour les érables et une ville tranquille. Évitez juin, qui est gris et humide.
Faut-il s’arrêter à Sendai ?
Honnêtement, pour un premier voyage au Japon, non. Il y a trop à voir ailleurs, et Sendai ne vous donnera pas ce que vous êtes venu chercher.
Pour un deuxième voyage, oui, et sans hésiter. Deux nuits suffisent : une journée pour la ville et Arahama, une journée pour Matsushima ou Zaō. Vous verrez un Japon urbain qui n’est ni Tokyo ni Kyoto, une ville de province d’un million d’habitants qui vit très bien sans les touristes, et un endroit au bord de l’eau dont vous vous souviendrez longtemps.
Pour continuer vers le nord, lisez le Japon en hiver, et pour choisir votre bain, les meilleurs onsen du Japon.