Une impératrice guérie, un objet sacré rapporté par un requin, deux bouddhas sous le même toit et un pavillon en béton promis à l’éternité… À Gakuen-ji, les légendes grimpent aussi vite que les marches.

Vert et rouge
Gakuen-ji est surtout connu pour ses érables. À partir de la mi-novembre, leurs petites feuilles d’iroha-momiji recouvrent les escaliers et transforment la montagne en tunnel rouge. Mais en saison verte, le temple change complètement de registre. Depuis le parking, une quinzaine de minutes de marche conduisent à travers la forêt. Le chemin longe un ruisseau, franchit un petit pont puis s’engage sous les cèdres. La mousse couvre les pierres, les lanternes et parfois jusqu’aux épaules des statues.
Au bout de longues marches, le Konpon-dō apparaît enfin sous les arbres, avec sa charpente rouge et son grand toit relevé. En automne, Gakuen-ji prend feu. Le reste de l’année, il disparaît dans le vert.
Pour comprendre le nom, commencer par la fin
L’histoire du temple débute pourtant plus loin, au bout d’un sentier qui remonte le cours d’eau. Là, dans une gorge étroite, la cascade de Furō tombe devant un petit pavillon accroché à la paroi. C’est le Zaō-dō, construit à l’entrée d’une cavité où l’on vénérait autrefois Zaō Gongen, divinité protectrice des ascètes de montagne. Selon la tradition, le moine Chishun pria ici pour la guérison de l’impératrice Suiko, atteinte d’une maladie des yeux. Elle aurait recouvré la santé et ordonné, en 594, la fondation d’un temple en remerciement. Un jour, Chishun laissa tomber un ustensile bouddhique dans le bassin de la cascade. Un wani surgit alors de l’eau pour le lui rapporter. Le premier caractère de Gakuen-ji, 鰐, désigne justement cet animal.




Un crocodile au fond d’une cascade de Shimane ? L’image mérite quelques précisions. Dans les récits anciens de la région, wani semble plutôt désigner une créature marine, souvent interprétée comme un requin. Le supérieur du temple évoque notamment un wanizame capable de remonter en eau douce.
Une ville de moines devenue clairière
À partir du XIIe siècle, Gakuen-ji se développa comme un important temple de l’école Tendai, lié à Enryaku-ji sur le mont Hiei. Le site devint l’un des grands centres de pratiques ascétiques de la région. Au Moyen Âge, des dizaines de logements monastiques occupaient les différents niveaux de la montagne. Ils ont presque tous disparu. Il reste aujourd’hui de vastes clairières couvertes de mousse, quelques bâtiments en bois et des escaliers qui semblent parfois ne plus mener nulle part. Le classement du domaine comme site historique national protège justement cette organisation médiévale encore visible dans le relief.


Le Konpon-dō actuel date du XVIIIe siècle. Ses larges piliers, ses plafonds peints et ses assemblages rouges lui donnent pourtant une présence beaucoup plus ancienne. À proximité, des panneaux votifs alignent des centaines de noms sous un petit toit de bois. Le pavillon abrite deux divinités principales, toutes deux gardées secrètes : Senju Kannon, la Kannon aux mille bras, et Yakushi Nyorai, le Bouddha de la guérison. Cette association inhabituelle vient de l’ancienne séparation du temple en deux ensembles. Le pavillon du Nord honorait Kannon ; celui du Sud, Yakushi. Lorsque les deux communautés furent réunies au XIVe siècle, les deux bouddhas conservèrent la même adresse.


Dieux, bouddhas et béton armé
À gauche du pavillon principal, l’architecture se complique encore. Le Jōgyō-dō, consacré à la pratique autour d’Amida, précède un petit sanctuaire dédié à Matara-jin, protecteur des fidèles de la Terre pure. Un pavillon bouddhique devant, un sanctuaire shintō derrière, presque imbriqués dans les mêmes planches : l’ensemble conserve la trace du shinbutsu shūgō, l’ancienne fusion entre dieux et bouddhas. Gakuen-ji entretenait d’ailleurs des liens étroits avec Izumo Taisha, dont il partagea longtemps certaines cérémonies. Malgré la séparation officielle des deux religions à l’époque de Meiji, cette cohabitation est toujours visible. Ici, le syncrétisme possède encore son toit.



Puis, en reprenant le chemin de la cascade, un petit bâtiment blanc tranche soudain avec le bois sombre et la mousse. Il s’agit du Sannō Shichibutsudō, lié au culte de Sannō et aux divinités protectrices du bouddhisme Tendai. L’ancien édifice, probablement construit à l’époque d’Edo, avait beaucoup souffert de l’humidité. Le précédent supérieur du temple décida donc de le reconstruire en béton, matériau alors réputé capable de traverser les siècles comme le Parthénon. Le supérieur actuel raconte l’anecdote avec humour : les résultats ne se seraient pas montrés aussi éternels qu’espéré. À Gakuen-ji, même le béton finit par comprendre que la mousse décide.
Benkei, livraison express
La montagne conserve aussi le souvenir de Musashibō Benkei. Le futur compagnon de Minamoto no Yoshitsune serait venu s’entraîner à Gakuen-ji pendant sa jeunesse. La légende raconte qu’il rapporta ensuite une cloche du temple du mont Daisen, dans l’actuelle préfecture de Tottori. Environ cent kilomètres de chemins montagneux, parcourus en une seule nuit avec la cloche sur le dos.




L’objet associé à cette prouesse existe bien : il porte une inscription datée de 1183, bénéficie du statut de Bien culturel important et est aujourd’hui confié au musée de l’ancien Izumo. La cloche est authentique. Le délai de livraison reste difficile à garantir.
Là où le temple a commencé
Après les pavillons, le sentier retourne sous les cèdres. Les marches se couvrent de terre, le ruisseau coupe le chemin et de petits bouddhas méditent entre les fougères, le visage déjà mangé par la mousse. Au bout d’une dizaine de minutes, la paroi rocheuse s’ouvre enfin devant la cascade de Furō. Le Zaō-dō semble avoir été posé directement dans le creux de la montagne. L’eau tombe devant sa galerie, accroche la lumière puis poursuit sa course jusqu’au bassin.




Le chemin s’achève exactement là où l’histoire du temple aurait commencé, quatorze siècles plus tôt. On redescend ensuite vers les bâtiments, avec le bruit de l’eau encore dans les oreilles. À Gakuen-ji, l’histoire ne remonte pas seulement le temps : elle remonte le ruisseau. Au bout, la montagne rend encore ce qu’elle avait avalé.




Shimane, côté secret, continue avec les îles Oki, Nishinoshima. Et pour un autre sanctuaire qui se visite à la nuit tombée, Taikodani Inari-jinja. Accès et saison des érables sur izumo-kankou.gr.jp ↗