Kanazawa est probablement la ville japonaise la plus mal connue par rapport à ce qu’elle vaut. Pendant des décennies, elle a été l’arrêt facultatif des voyages “Tokyo-Kyoto-Osaka”. Depuis l’ouverture du Shinkansen de Hokuriku en 2015, elle est devenue accessible en deux heures et demie depuis Tokyo, et les voyageurs commencent enfin à s’y arrêter. Ils découvrent, souvent avec surprise, une ville qui a échappé aux bombes de 1945, conservé son tissu d’époque Edo, et qui combine ce que Kyoto a de plus précieux sans en avoir le poids touristique. Trois jours, et le reste suit.
Kanazawa vaut plus qu’un crochet d’une journée
Pendant l’époque Edo, Kanazawa était la deuxième ville du Japon en richesse, juste derrière Tokyo (alors Edo). C’était la capitale du domaine de Kaga, contrôlé par le clan Maeda, qui produisait l’équivalent d’un million de koku de riz par an, une métrique économique d’époque qui correspond, en gros, à “très, très riche”. Cette opulence a payé les jardins, les céramiques, les laques, les théâtres Nō, le tissage, le travail de la feuille d’or. La ville a échappé aux bombardements américains de 1945, en partie parce qu’elle n’avait pas d’industrie militaire majeure. Le tissu urbain est donc resté largement intact, c’est aujourd’hui une des seules grandes villes japonaises où l’on marche encore dans des rues du XVIIIᵉ siècle.
C’est aussi la capitale de la feuille d’or, de la porcelaine Kutani, de la laque Wajima, et de plats de poissons qui rivalisent sérieusement avec ceux de Tokyo. Et c’est, étonnamment, l’une des grandes villes les plus calmes du Japon : pas de gigantisme, pas de néons, pas d’autoroute en surplomb. Un rythme.
Kenrokuen, l’un des trois grands jardins du Japon
Le Kenrokuen est officiellement classé parmi les trois plus beaux jardins du Japon, avec Kairakuen (Mito) et Korakuen (Okayama). Son nom signifie “le jardin des six attributs”, espace, sérénité, artifice, ancienneté, courants d’eau, panoramas larges, six qualités qui, selon une théorie classique chinoise, ne se rencontrent jamais dans un même jardin. Celui de Kanazawa prétend les avoir réunies. C’est probablement vrai.
L’icône du jardin est le Kotojitōrō, une lanterne en pierre à deux pieds inégaux, au bord d’un étang. C’est la photo qu’on rapporte de Kanazawa. Allez-y tôt (ouverture 7 h ou même 4 h en été, gratuit avant l’horaire officiel) ou tard en hiver, quand les arbres sont protégés par les yukitsuri, ces structures coniques en cordes qui empêchent la neige lourde de casser les branches. La vue Kenrokuen-sous-yukitsuri est l’une des images les plus emblématiques de l’hiver japonais.
👉 Pour aller plus loin, lisez mon retour sur Kanazawa au printemps et en hiver. Les deux saisons donnent deux villes complètement différentes.
Higashi Chaya, le quartier des geishas qui existe encore
Higashi Chaya (“la maison de thé de l’est”) est un des trois chaya-gai survivants de Kanazawa. À la différence de Gion à Kyoto, devenu en grande partie un décor pour photos, ici les maisons sont encore en activité. Il reste environ une trentaine de geikos (le terme local pour geisha) à Kanazawa, et plusieurs maisons accueillent encore des soirées privées. Les façades en bois rouge sombre, les fenêtres à kimusuko (treillis en bois), les pavés humides au crépuscule, c’est la version la moins touristifiée de cette esthétique au Japon.
Deux maisons sont ouvertes à la visite : Shima (la mieux préservée, le tatami et le shamisen sont d’époque) et Kaikaro (toujours active, avec un escalier en cèdre du Japon recouvert de feuille d’or). 750 yens chacune. Allez-y vers 17 h pour éviter les groupes du matin.
Les sushis de Kanazawa et la table de la mer du Japon
Kanazawa est, pour beaucoup de Japonais, l’une des meilleures villes du pays pour le sushi. La péninsule de Noto, au nord, est un des grands gisements de pêche du Japon. Et le marché central d’Ōmichō (近江町市場), en plein cœur de la ville, est l’endroit où les restaurants viennent s’approvisionner depuis 1721. On peut y manger directement aux comptoirs, du sushi, mais aussi des huîtres en hiver et du crabe des neiges (zuwai-gani) entre novembre et mars.
Pour un omakase de bon niveau sans tomber dans les prix de Tokyo, Sushi Mekumi à Nomachi (réservation des semaines à l’avance) ou Komatsu Yasuke à Higashi sont des références locales. Pour une expérience plus accessible, n’importe quel comptoir d’Ōmichō servira un sushi à 4 000 yens qui en vaudrait 12 000 à Tsukiji.
👉 Plat local à ne pas manquer : le jibu-ni (治部煮), un mijoté de canard épaissi à la farine de blé, servi avec du tofu fumé et du seri (cresson d’eau). C’est le plat-emblème de Kanazawa, qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
Le côté offbeat, autour de Kanazawa
Kanazawa est le meilleur point de départ pour explorer le Hokuriku, la région de la mer du Japon qui reste largement sous les radars du tourisme international.
👉 Le temple de Natadera, à 40 minutes en train, dans la banlieue de Komatsu. Un temple Shingon adossé à des falaises rocheuses, avec des grottes naturelles, des sentiers de mousse, et un calme qu’on ne trouve plus à Kyoto. Allez-y à l’automne pour les momiji, c’est une des plus belles palettes rouges du Japon.
👉 Les rizières de Shiroyone Senmaida, sur la péninsule de Noto, 1 004 rizières en terrasses descendant directement dans la mer du Japon. Spectaculaires l’été en plein vert, féériques en hiver quand elles sont illuminées par des LED chaque soir. À 2 h en voiture de Kanazawa (la péninsule se reconstruit après le tremblement de terre de janvier 2024, vérifiez les routes avant de partir).
👉 Le musée du 21ᵉ siècle (Kanazawa 21st Century Museum of Contemporary Art), bâtiment circulaire d’Kazuyo Sejima/SANAA. L’œuvre la plus célèbre est la “Swimming Pool” de Leandro Erlich, où l’on a l’illusion de voir des gens marcher au fond d’une piscine. Allez-y un jour de semaine sinon vous ferez la queue.
(Pour les itinéraires autour de Kanazawa et sur la Noto, je tiens mes adresses à jour sur Ikuzo.)
Pour les étrangers, pour les Japonais
Les voyageurs étrangers viennent à Kanazawa principalement pour Kenrokuen, Higashi Chaya et le marché Ōmichō. C’est efficace en deux jours, mais ça reste très “centre-ville”. Les Japonais y viennent surtout pour la gastronomie, le crabe des neiges en hiver, les sushis de Noto, le jibu-ni dans une ryotei traditionnelle. Et pour les arts : Kanazawa abrite une école nationale de l’artisanat (Ishikawa Prefectural Industrial College of Art and Craft), et de nombreux Japonais font le voyage spécifiquement pour des ateliers de feuille d’or, de céramique Kutani, ou de teinture yuzen. Si vous restez trois jours, ajoutez un atelier, c’est la version la plus mémorable de la ville.
Faits méconnus et surprenants
- Kanazawa produit environ 99% de la feuille d’or du Japon. L’humidité locale (la ville fait partie des plus pluvieuses du pays) est cruciale : elle empêche le métal de coller aux outils pendant le martelage. Il existe des ateliers qui acceptent les visiteurs pour fabriquer leur propre feuille d’or, mais aussi des glaces et des cafés saupoudrés de feuille d’or, touristique mais étrangement bon.
- D.T. Suzuki, le philosophe qui a fait connaître le Zen en Occident (et qui a influencé tout, des Beat Generation au mouvement Steve Jobs), est né à Kanazawa en 1870. Le D.T. Suzuki Museum (par l’architecte Yoshio Taniguchi) est probablement l’expérience architecturale la plus apaisante de la ville, une cour d’eau silencieuse au bord de laquelle on s’assied, et on ne fait rien.
- Le château de Kanazawa a brûlé au moins quatre fois entre 1631 et 1881. La reconstruction actuelle (porte Ishikawamon et structures principales) est en grande partie une œuvre de la fin du XXᵉ siècle, mais utilise les techniques traditionnelles de menuiserie sans clous métalliques.
- Kanazawa était (et reste) un centre majeur du théâtre Nō. La famille Maeda était patron de l’école Hōshō, et la tradition se maintient, il y a des représentations chaque mois au Kanazawa Noh Museum, beaucoup plus accessibles qu’à Tokyo.
- Le quartier Nagamachi (les anciennes demeures de samouraïs) a une rue où le mur d’argile est chauffé par-dessous en hiver pour empêcher la neige de l’éroder, détail typique de l’ingéniosité préservée intacte.
- Le crabe Echizen-gani (péché au large de Fukui, à 1 h au sud de Kanazawa) est officiellement le seul crabe au Japon à porter un sceau de qualité jaune fixé par le gouvernement, c’est l’unique crustacé “labellisé” du pays.
Quand y aller, comment s’y rendre
Depuis Tokyo : Shinkansen Kagayaki (direct), 2 h 30, 14 000 yens. Depuis Kyoto/Osaka : Thunderbird Express, 2 h 15. Depuis l’aéroport de Komatsu (KMQ) : bus de 40 minutes vers le centre.
Quand : l’hiver est la grande saison de Kanazawa. Le crabe des neiges, les yukitsuri à Kenrokuen, la neige sur les toits du quartier Nagamachi, c’est probablement la version la plus belle. Avril (sakura), novembre (momiji à Natadera) sont aussi excellents. L’été est moite, à éviter sauf pour le festival de Hyakumangoku début juin.
Combien de temps : trois jours. Un pour Kenrokuen + Higashi Chaya + le centre. Un pour le marché Ōmichō + un atelier + le 21st Century Museum. Un pour une excursion (Natadera, Noto, ou un onsen à Yamashiro/Yamanaka). Deux jours marchent aussi si on choisit, mais on rentre frustré.
Ce que Kanazawa dit doucement
Kanazawa ne crie pas. Elle n’a pas besoin. Pendant 250 ans, elle a été la deuxième ville la plus riche du Japon en évitant les guerres et en cultivant ce que les guerres détruisent, les jardins, les laques, les théâtres, les recettes. Les bombes de 1945 sont passées à côté. Le shinkansen est arrivé en 2015. Et pourtant, marcher dans Higashi Chaya un soir d’hiver, c’est avoir l’impression nette que rien d’essentiel n’a bougé. C’est, à beaucoup d’égards, la ville japonaise qui a le mieux préservé l’idée même de civilité. On part en se demandant pourquoi on n’y est pas resté plus longtemps.