Osaka, on l’aborde toujours avec un cliché en tête, “Tokyo en moins poli”, “la ville où l’on mange”, “Dotonbori et puis on file à Kyoto”. Et chaque cliché contient une bribe de vérité, et chaque cliché passe à côté de la ville réelle. Osaka n’est pas la deuxième ville du Japon. C’est l’autre Japon, celui des marchands, des comiques, de la bouffe assumée, du dialecte qui rentre dedans, et d’une culture du quotidien qui ne demande l’autorisation de personne. Elle mérite trois jours, pas un crochet.
Osaka vaut plus que deux soirs à Dotonbori
On présente souvent Osaka comme la “deuxième ville” du Japon, sous-entendu, après Tokyo. C’est trompeur. Historiquement, Osaka a été la cuisine du Japon (tenka no daidokoro, 天下の台所), la place forte des marchands de l’époque Edo, le lieu où s’accumulait le riz collecté dans tout l’archipel avant d’être redistribué. Quand Tokyo était une ville de samouraïs et d’administration, Osaka était une ville de commerçants, de calculs, et de plaisirs payants. Ça reste perceptible aujourd’hui : l’argent y est moins tabou, la blague plus rapide, et la nourriture moins négociable.
C’est aussi le berceau du manzai, du bunraku (le théâtre de marionnettes), et de la moitié des humoristes que vous verrez à la télévision japonaise. Yoshimoto Kogyō, la plus grosse agence de comédie du pays, est ici. Quand vous entendez un commerçant lancer une vanne au lieu de répondre à une question, vous n’êtes pas mal tombé, c’est juste Osaka.
Dotonbori la nuit, et pourquoi ça vaut quand même la peine
Oui, Dotonbori est un piège à touristes. Oui, les enseignes lumineuses se sont multipliées, le Glico Running Man se prend en photo toutes les douze secondes, le crabe géant en mouvement de Kani Doraku fait grimper la moyenne d’âge des selfies. Et pourtant, il faut y aller. Pas en plein jour : la nuit, vers 21 h, quand les bars s’allument et que les rues débordent. C’est une vitrine, mais c’est aussi une vitrine qui n’existe nulle part ailleurs. Le Glico Running Man, par exemple, est là depuis 1935 (sous différentes versions, la version actuelle est la sixième). Cette enseigne a survécu à la guerre, aux modes, aux changements urbains. Elle est devenue un point de rendez-vous.
Au-delà de Dotonbori, marchez jusqu’à Shinsekai (“le nouveau monde”) et la tour Tsutenkaku. Le quartier a été conçu en 1912 sur le modèle de Paris à l’ouest et de Coney Island à l’est, ce qui se voit encore dans la géométrie des rues. C’est l’Osaka un peu décatie, populaire, à kushikatsu (brochettes frites trempées une seule fois dans une sauce commune, ne jamais trempouiller deux fois). On y mange mal-bon et bien-pas-cher, et c’est exactement le point.
Le château, et ce qu’on regarde moins souvent
Le château d’Osaka est une reconstruction de 1931 en béton (l’original brûlait régulièrement depuis le XVIIᵉ siècle). À l’intérieur, c’est un musée correct ; à l’extérieur, c’est une silhouette efficace dans un parc agréable. Allez-y au printemps pour les sakura, c’est probablement la version la plus jolie. Sinon, regardez plutôt vers les tumulus impériaux de Sakai, au sud d’Osaka : le Daisen Kofun, qui daterait du Vᵉ siècle, est la plus grande tombe au monde par surface (486 m de long, sous forme de trou de serrure vu d’avion). C’est interdit d’entrer dedans, c’est sacré, mais ils sont inscrits à l’UNESCO depuis 2019, et le belvédère d’observation à la mairie de Sakai donne une perspective qui change la façon de penser l’archéologie japonaise.
Takoyaki, okonomiyaki, et le mot “kuidaore”
Osaka a un mot pour ça : kuidaore (食い倒れ), “manger jusqu’à la ruine”. Pas la ruine financière, la ruine de l’estomac. C’est un objectif de vie, pas une menace. La ville a aussi sa mascotte, Kuidaore Tarō, un automate-clown jouant du tambour, à l’origine devant un restaurant mythique de Dotonbori (fermé en 2008, mascotte préservée à côté).
👉 Le takoyaki (les boulettes de poulpe) a été inventé à Osaka en 1935 par Endo Tomekichi, dans le quartier de Nishinari. Aujourd’hui, on en mange partout, mais l’expérience la plus fidèle reste un comptoir de quartier où le cuisinier les retourne à la pique en métal, à 9 boulettes à la minute. Comptez 600 yens pour 8.
👉 L’okonomiyaki d’Osaka est mélangé avant cuisson, tous les ingrédients dans la pâte, pas en couches comme à Hiroshima. La rivalité entre les deux versions est une vraie ligne de fracture régionale. Les deux ont raison à leur façon, et la seule erreur est de comparer.
👉 Le kushikatsu (les brochettes frites) à Shinsekai. La règle : on ne re-trempe jamais une brochette dans la sauce commune. Le pot est partagé. Mordez une fois, sauce une fois, fin. Si vous avez besoin de plus de sauce, il y a du chou cru gratuit à côté, utilisez-le comme cuillère.
Le côté offbeat, autour d’Osaka
Osaka est aussi un excellent point de départ pour des excursions courtes que la plupart des gens ne font pas :
👉 Katsuō-ji, le temple des Daruma, au cœur de la forêt de Mino, à 45 minutes en train du centre. Des milliers de petits daruma rouges déposés par les visiteurs après un vœu exaucé, couvrant chaque rebord, chaque escalier, chaque tronc. C’est l’opposé visuel du minimalisme japonais qu’on attend, et c’est probablement le temple le plus photographié de la périphérie d’Osaka pour de bonnes raisons.
👉 Mont Kōya (Kōyasan), à 2 heures de train. Le centre du bouddhisme Shingon, fondé par Kūkai en 816. On peut y dormir dans un temple (shukubō), prendre le petit-déjeuner végétarien des moines, et marcher au crépuscule dans le cimetière d’Okunoin parmi 200 000 stèles sous les cèdres millénaires. Probablement l’expérience spirituelle la plus accessible du Japon, et la plus puissante.
👉 Kyoto en train direct. Tout le monde fait l’aller-retour Osaka-Kyoto en 14 minutes (shinkansen) ou 30 minutes (JR). Mais peu vont au temple Otagi Nenbutsu-ji, à Arashiyama nord, avec ses 1200 statues de rakan sculptées par des amateurs venus de tout le Japon. C’est mon temple préféré du Kansai. À combiner avec Adashino Nenbutsu-ji juste à côté.
(Je note mes itinéraires de jour autour d’Osaka sur Ikuzo avant de partir, pratique pour ne pas se réveiller en se demandant si on prend le train pour Kōya ou pour Sakai.)
Pour les étrangers, pour les Japonais
Les étrangers viennent à Osaka pour Dotonbori, Universal Studios Japan, et la nourriture, dans cet ordre. C’est efficace. Les Japonais y viennent pour autre chose : un match des Hanshin Tigers au stade Koshien (à Nishinomiya, techniquement entre Osaka et Kobe, c’est le moment ferveur), une virée nocturne dans Namba ou Tenma (deux quartiers d’izakayas plus authentiques que Dotonbori), un dîner de fugu en hiver, ou simplement une journée à se promener dans Nakanoshima entre deux musées. Le programme japonais est lent, alimentaire, et ne passe pas par Universal.
Faits méconnus et surprenants
- Le Glico Running Man de Dotonbori a 90 ans cette année (1935-2025). Il a survécu à la Seconde Guerre mondiale parce qu’il avait été démonté préventivement par l’entreprise pour récupérer les ampoules.
- Le château d’Osaka actuel a un ascenseur en verre intégré dans la façade extérieure, vestige d’un compromis architectural des années 1990, il est plus visible qu’on ne croit, regardez bien quand vous tournez autour.
- Sakai (banlieue sud) est le premier producteur mondial de couteaux de cuisine japonais. 90% des chefs sushi de Tokyo utilisent des lames forgées ici. La rue Sakai Hamono est ouverte aux visiteurs, et certaines forges acceptent qu’on regarde travailler.
- Yoshimoto Kogyō, l’agence comique fondée à Osaka en 1912, gère aujourd’hui environ 6 000 humoristes, l’équivalent moyen de l’effectif total de l’humour télévisé japonais. Si vous comprenez le dialecte, allez voir un spectacle à la NGK (Namba Grand Kagetsu).
- La JR Loop Line (Osaka Kanjō-sen) fait le tour de la ville en 40 minutes. C’est un excellent moyen pas cher de se repérer le premier jour, et certains quartiers (Tsuruhashi, Shin-Imamiya) ne se découvrent qu’en descendant un peu au hasard.
- Le marché de Kuromon Ichiba est en grande partie un piège à touristes depuis 2018 (prix doublés, vendeurs qui ne vendent qu’aux étrangers). Allez plutôt à Tenma Ichiba, plus au nord, qui sert encore la clientèle locale du quartier.
Quand y aller, comment s’y rendre
Depuis Tokyo : Shinkansen Nozomi, 2 h 30, 14 000 yens. Depuis Kyoto : 14 minutes en shinkansen, 30 minutes en JR. Aéroport : Kansai International (KIX) est connecté à la gare de Namba en 35 minutes (Nankai Rapi:t) ou en 50 minutes (JR Haruka).
Quand : avril (sakura au château et le long de la rivière Okawa), octobre (températures parfaites, festival Tenjin reculé en juillet pour les vrais courageux), éviter août (chaleur étouffante + humidité particulièrement violente à Osaka, qui est dans une cuvette).
Combien de temps : trois jours minimum. Un pour le centre (Dotonbori, Shinsekai, château). Un pour une excursion (Kōya, Sakai, Katsuō-ji). Un pour le quotidien, Tenma le matin, un musée à Nakanoshima l’après-midi, un izakaya à Namba le soir. Deux jours, c’est une étape, pas une visite.
Pourquoi Osaka reste sous-estimée
Osaka est victime d’une image. Sa comparaison permanente avec Kyoto la fait paraître moins raffinée. Sa proximité avec Tokyo la fait paraître redondante. Aucun des deux n’est vrai. Osaka est une ville qui a sa propre logique, celle du marchand, du comique, du cuisinier, et qui ne cherche à ressembler à personne d’autre. C’est une ville qui parle plus fort, qui répond plus vite, qui rit plus volontiers. Y passer deux jours, c’est se faire balader par un guide touristique. Y passer trois jours, c’est commencer à entendre ce qu’elle dit.