On aborde toujours Hiroshima avec une appréhension particulière. On sait pourquoi on y va. On sait ce qu’on va voir, ce qu’on va ressentir. Mais Hiroshima n’est pas un mémorial figé : c’est une ville debout, qui mange, qui boit, qui hurle dans les tribunes du stade des Carp, et qui, derrière le Genbaku Dome, ouvre une porte directe sur tout Setouchi. C’est peut-être la ville japonaise la plus mal racontée : on en fait soit un pèlerinage solennel, soit une étape express entre Kyoto et Fukuoka. Elle mérite trois jours, et un regard plus large.
Hiroshima vaut bien plus que la bombe
Hiroshima a été entièrement reconstruite après 1945. Pas restaurée, pas patinée, refaite. Les avenues sont larges, les boulevards plantés, les rivières dégagées. C’est l’une des rares grandes villes japonaises où l’urbanisme respire. On comprend vite que le projet d’après-guerre n’était pas seulement de relever les murs, mais de poser une ville qui pourrait, un jour, ne plus parler que d’elle-même.
C’est aussi une ville industrielle (Mazda y a son siège, on y a inventé le moteur rotatif), une ville de mer (les huîtres de Setouchi y représentent 60 % de la production japonaise), une ville de baseball obsessionnelle (les Carp sont une religion locale), et une ville de dialecte (le hiroshima-ben remplace dakara par jakē, ce qui surprend toujours).
Le Memorial Park, à traverser lentement
Comptez trois heures minimum. Pas une. Pas deux. Trois. Le parc est calme, traversé par les rivières Motoyasu et Honkawa, vaste comme un campus. Le Genbaku Dome, l’ancien Hiroshima Prefectural Industrial Promotion Hall, est laissé exactement dans l’état où la bombe l’a laissé. Il a survécu parce qu’il se trouvait à environ 160 mètres de l’hypocentre : l’explosion l’a écrasé presque verticalement, plutôt que latéralement comme tout le reste.
Le musée (200 yens) est dense, parfois éprouvant. Il a été refait en 2019 : moins d’objets, plus de récits individuels. C’est plus court qu’avant, mais plus pénétrant. Le monument aux enfants, couvert de chaînes de grues en papier, est dédié à Sadako Sasaki, une petite fille de deux ans au moment de la bombe, morte de leucémie à douze. Si vous avez du temps pour une seule chose à Hiroshima, c’est ça.
Un conseil pratique : si l’expérience vous intéresse en profondeur, plutôt qu’un audioguide automatique, trouvez un guide local, idéalement un descendant de hibakusha. Le récit est incomparable.
Itsukushima, le torii flottant (et la vraie Miyajima)
Le grand torii rouge planté dans l’eau d’Itsukushima est sans doute la carte postale la plus reproduite du Japon. Et pourtant, en y arrivant en pleine journée, on hésite : la marée basse l’a transformé en monument terrestre cerné de touristes, et la marée haute en photographie attendue. Le secret, c’est de dormir sur l’île. Vers 17 h, les ferries cessent de déverser leurs cargaisons, les vendeurs ferment, et l’île redevient ce qu’elle a toujours été, un sanctuaire shintō posé sur la mer, avec des cerfs sika qui circulent comme s’ils en étaient les vrais résidents.
Le torii actuel a été achevé en 2022, après six ans de restauration. C’est la huitième version depuis le XIIe siècle. Le bois, du camphrier (kusunoki), est choisi pour résister à l’eau salée, mais doit être remplacé à peu près une fois par siècle. Pendant la rénovation, la vue iconique n’existait tout simplement plus : un échafaudage massif l’enveloppait. Quelques voyageurs ont, sans le savoir, fait le voyage pour voir un torii sous bâche.
Au-delà du torii, montez au mont Misen (535 m, téléphérique ou randonnée de 90 minutes). En haut, on est seul, ou presque. La vue sur les îles de Setouchi qui s’égrènent à l’horizon vaut largement la photo en bas.
L’okonomiyaki version Hiroshima : empilée, pas mélangée
Hiroshima a sa propre version de l’okonomiyaki, et il faut absolument ne pas la confondre avec celle d’Osaka. À Osaka, on mélange tous les ingrédients dans la pâte puis on cuit. À Hiroshima, on empile, une crêpe fine, puis une montagne de chou émincé, puis le porc, puis (et c’est la signature) une couche de yakisoba, puis un œuf, puis le tout retourné sur la plaque chaude. Le résultat fait trois centimètres d’épaisseur, et il faut le manger directement au teppan avec une petite spatule en métal.
L’adresse touristique évidente est Okonomimura, un immeuble entier de quatre étages où s’empilent une trentaine de stands. C’est ludique et bondé. Pour la version plus locale, j’aime Mitchan Sōhonten (le restaurant historique, depuis 1950, près de la station Hatchobori) ou Nagata-ya, juste à côté du Memorial Park, qui sert exactement comme il faut sans avoir besoin de jouer la nostalgie.
Setouchi à portée de ferry
Ce que la plupart des guides oublient, c’est qu’Hiroshima est le meilleur point d’accès au Setouchi authentique. La préfecture étire un chapelet d’îles, de petits ports, de villages côtiers, et de ferries qui partent toute la journée. Trois jours sur place, c’est aussi trois excursions possibles :
👉 Onomichi, la petite Kyoto de Setouchi, une heure de train depuis Hiroshima. Un dédale de ruelles à flanc de colline, vingt-cinq temples, des chats partout, et le point de départ du Shimanami Kaidō, le pont-itinéraire cyclable qui relie Honshu à Shikoku en sautant d’île en île sur 70 kilomètres. À faire en vélo si on a le temps, en voiture sinon.
👉 Takehara, qui titube entre le whisky et le saké, une ville-musée de marchands d’époque Edo, où l’on a aussi tourné une partie des paysages qui ont inspiré l’animé Tamayura. Le distillateur historique Nikka y a installé un de ses sites en hommage à Masataka Taketsuru, le père du whisky japonais, qui est né ici.
👉 Ōkunoshima, l’île aux lapins (et l’autre histoire qu’on raconte moins), l’île la plus instagrammable du Japon, couverte de lapins en liberté. Ce qu’on dit moins, c’est qu’elle a abrité une usine secrète de gaz toxique jusqu’en 1945, effacée des cartes officielles à l’époque. Les lapins seraient les descendants des animaux de laboratoire libérés à la fin de la guerre. La légende n’est pas certaine, mais l’usine, elle, l’était.
(Je garde mes ferries préférés et mes adresses de quartier sur Ikuzo, utile quand on veut enchaîner ces excursions sans refaire le plan chaque matin.)
Pour les étrangers, pour les Japonais
Les voyageurs étrangers viennent à Hiroshima pour le mémorial, Itsukushima et un okonomiyaki, dans cet ordre. C’est efficace en deux jours, mais ça ressemble à un parcours imposé. Les Japonais y viennent pour autre chose : un match des Carp au Mazda Stadium (l’ambiance est plus chaude qu’à Tokyo Dome), les huîtres en hiver (de novembre à février, et c’est la raison gastronomique), une virée sur Iwakuni voir le pont Kintaikyō et ses cinq arches en bois, ou tout simplement un week-end à Miyajima pour se changer les idées sans prendre l’avion. Si vous voulez vraiment voir Hiroshima, prenez plutôt leur programme.
Faits méconnus et surprenants
- Le moteur rotatif Wankel a été développé et perfectionné chez Mazda à Hiroshima dans les années 1960. La marque est aujourd’hui la seule au monde à l’avoir maintenu commercialement viable.
- Le réalisateur Hayao Miyazaki s’est inspiré de Tomonoura (à 1 h 30 d’Hiroshima en train + bus) pour le décor de Ponyo sur la falaise. Il y a séjourné en 2005, dans une maison à flanc de port qui se visite encore.
- Le hassaku, l’agrume rond et acidulé qu’on trouve partout au Japon, est originaire d’Innoshima, une des îles du Setouchi en face d’Onomichi. Il a été identifié dans le jardin d’un temple en 1860.
- La première conférence mondiale sur les effets médicaux des radiations s’est tenue à Hiroshima en 1956, organisée par l’OMS.
- Le 6 août chaque année, des milliers de lanternes flottantes sont mises à l’eau sur la rivière Motoyasu au crépuscule. Ce n’est pas un spectacle touristique : c’est un rituel d’intercession bouddhiste pour les morts. Y assister sans photographier est probablement plus juste.
- Le club des Carp est le seul de la Nippon Professional Baseball à avoir longtemps appartenu à ses supporters plutôt qu’à un conglomérat industriel. La couleur officielle est rouge, “comme la détermination de la ville à se relever”.
Quand y aller, comment s’y rendre
Depuis Tokyo : Shinkansen Nozomi, environ 4 heures, 19 000 yens. Depuis Kyoto ou Osaka : 1 h 30 – 2 h. L’aéroport d’Hiroshima est mal placé (50 km à l’est), le shinkansen reste le plus simple.
Quand : avril pour les sakura dans le Memorial Park (étrangement beau et chargé), novembre pour les momiji à Miyajima, et l’hiver (décembre à février) pour les huîtres. Le 6 août, date de la bombe, la ville est bondée d’officiels, de journalistes, de pèlerins ; à éviter si vous n’y allez pas spécifiquement pour ça, à privilégier si c’est tout l’intérêt.
Combien de temps : trois jours minimum. Un pour le Memorial Park sans se presser, un pour Miyajima en y dormant, un pour une excursion vers Onomichi, Takehara ou Ōkunoshima. Avec deux jours, on choisit. Avec un seul, on n’a rien vu, on a juste coché Hiroshima.
Ce que Hiroshima dit, sans le dire
Il y a peu de villes au monde dont on connaît le nom avant de connaître le pays. Hiroshima est l’une d’elles, et c’est une charge bizarre à porter pour ses 1,2 million d’habitants. Ce qui frappe, en y restant un peu, c’est que la ville ne fait ni le déni, ni le théâtre. Le Memorial est là, à traverser, mais en sortant on prend un okonomiyaki, on va au stade, on prend un ferry. La vie continue, sans excuses, et c’est peut-être ça la vraie déclaration : regardez, on est là, on mange, on rigole, on construit, on se souvient. Le reste s’écrit autour.