Un torii de pierre planté parmi les nénuphars, une voie qui dormirait sous la surface et un temple posé au cœur d’un immense idéogramme… À Kōka, l’entrée du sacré garde les pieds dans l’eau.
Une porte sans chemin
À Mizuguchi, dans la préfecture de Shiga, Benten Pond s’étend derrière quelques maisons, juste à côté du temple Daichiji. Le paysage paraît pourtant beaucoup plus éloigné : des arbres serrés autour de l’eau, des feuilles flottantes et, au milieu, un torii dont les piliers disparaissent dans l’étang.


Derrière lui, une petite île abrite un sanctuaire où Benzaiten, divinité liée à l’eau, est vénérée. Aucune voie ne permet aujourd’hui de la rejoindre. Le torii continue donc d’indiquer une direction que l’eau a effacée.
Un cœur grand comme un paysage
Selon la tradition du Daichiji, le moine Gyōki serait arrivé ici durant l’époque de Nara. Face à des paysans frappés par la sécheresse, il aurait creusé quatre grands réservoirs destinés à l’irrigation, disposés de façon à dessiner le caractère japonais kokoro 心 “le cœur”. Le temple aurait ensuite été fondé presque au centre de cet idéogramme tracé dans le paysage. Ces étangs auraient alimenté les rizières environnantes pendant plus d’un millénaire. Le récit reste toutefois une tradition : le Daichiji précise lui-même qu’aucun document de l’époque ne permet de la confirmer.



Une ancienne histoire locale propose même une autre chronologie. L’étang aurait été aménagé entre 1655 et 1658 par un moine chargé de restaurer le temple, cette fois pour le protéger des incendies. Un seul bassin, deux actes de naissance : l’eau a brouillé les registres.
Le chemin au fond
Pourquoi le torii se trouve-t-il dans l’eau ? La réponse facile serait qu’il a lentement été englouti. Rien ne permet pourtant de l’affirmer. Même l’Association pour la protection du patrimoine culturel de Shiga reconnaît que l’origine de cette étrange disposition reste inconnue. Une tradition locale raconte qu’un ancien chemin relie encore le torii à l’île de Benzaiten, au fond de l’étang. Lors des grandes sécheresses, l’eau utilisée pour les cultures faisait baisser le niveau. Le passage réapparaissait alors et les habitants traversaient le torii pour aller prier la divinité… afin que la pluie revienne. On vidait l’étang pour demander de l’eau : la logique tournait en cercle, exactement comme le bassin.


La date de construction du torii demeure elle aussi inconnue. Les archives du Daichiji mentionnent bien l’édification d’un pavillon consacré à Benten en 1673, sans permettre de relier formellement cette date à la porte immergée. Le torii garde son acte de naissance sous la surface.
Deux fois le ciel
Au début de l’été, les feuilles flottantes gagnent du terrain autour des piliers. En automne, les arbres versent leur jaune et leur rouge dans l’étang. Par temps calme, le reflet prolonge le torii vers le fond et dessine une seconde porte, renversée dans le bleu.


On longe la rive, on change d’angle, mais l’image résiste : aucune passerelle, aucun accès visible, seulement cette entrée suspendue entre l’île et nous. À Benten Pond, le sacré n’a pas disparu. Il a simplement changé d’élément.


Shiga continue tout près : Kongōrin-ji et son armée de Jizō, et Omihachiman, entre rituels et canaux. Pour aller plus loin : le temple Daichi-ji sur Wikipédia ↗, et Benzaiten, la divinité de l’eau ↗.