À seulement une vingtaine de minutes en ferry de Takamatsu, Megijima donne d’abord l’impression d’être une île toute proche, presque dans le prolongement de la ville. Depuis ses champs, ses ruelles ou son bord de mer, on aperçoit souvent les immeubles, les grues du port et les montagnes en arrière-plan. Mais la traversée suffit à tout décaler. La mer impose une coupure, le ferry donne le tempo, et l’île semble soudain vivre dans une lenteur bien à elle. Connue aussi sous le nom d’Onigashima, l’île des oni liée à la légende de Momotaro, Megijima mêle plage tranquille, village vieillissant, murs de pierre, maisons fatiguées, oeuvres contemporaines et bizarreries artistiques. Moins mignonne qu’Ogijima, moins évidente aussi, elle a quelque chose de plus étrange : une île un peu de travers, où les démons semblent avoir pris leur retraite.
La petite sœur bizarre d’Ogijima
Megijima pourrait être la petite soeur d’Ogijima. Ou sa grande soeur un peu moins présentable, selon l’humeur. Les deux îles se répondent depuis la mer, mais elles n’ont pas du tout la même façon de vous attraper. Ogijima grimpe, miaule, serre ses maisons contre la pente et finit par vous envoyer vers son phare blanc. Megijima, elle, s’étale davantage, avec ses oni, son Moai improbable, ses sculptures de port, sa plage, ses champs et cette impression d’île un peu vieillissante qui ne cherche pas spécialement à séduire.




C’est justement ce qui la rend intéressante. Megijima ne fait pas de grands effets. Elle avance par détails : une vieille boîte aux lettres rouge, une enseigne rouillée, un mur de bois noir, un chat au bord de la route, un panier de basket planté près du sable, une maison transformée en installation artistique. Rien ne semble parfaitement aligné. Et c’est très bien comme ça.



Une île de vieux, mais avec tendresse
Megijima a cette ambiance très particulière des îles où la jeunesse semble être passée prendre le ferry dans l’autre sens. Ici, tout paraît appartenir à un Japon du quotidien, un peu lent, un peu usé, pas vraiment pressé de se moderniser. Les champs sont encore là, coincés entre les maisons, les potagers débordent derrière les murets, les outils restent posés près des façades, et les rues donnent parfois l’impression d’être tenues par quelques retraités, deux chats et beaucoup de silence. Ce n’est pas triste pour autant. Plutôt une impression de retraite générale, de gestes simples qui continuent : cultiver, réparer, arroser, attendre le bateau.



Les démons font moins peur que les maisons vides
Avec son surnom d’Onigashima, Megijima joue évidemment la carte des démons. On croise des statues d’oni, des visages grognons, des silhouettes trapues, tout un petit folklore lié à Momotaro. Mais sur place, les démons ont surtout l’air de mascottes contrariées. Ils sont là, ils posent, ils font leur travail d’office du tourisme mythologique.



Le plus étrange est ailleurs. Dans les ruelles calmes. Dans les façades grises. Dans les fenêtres opaques. Dans les herbes qui reprennent le bord des maisons. Dans ces détails qui donnent l’impression que l’île garde plus de souvenirs que d’habitants. Megijima ne fait pas vraiment peur. Elle a plutôt cette manière très douce de laisser traîner les absences.
Le cinéma rétro qui avale tout
Le grand moment de Megijima, c’est Island Theatre Megi. Et là, l’île change brutalement de fuseau horaire. On quitte les champs, les murs de pierre et les maisons basses pour entrer dans un vieux rêve de cinéma américain, comme si un morceau de New York avait échoué sur une île japonaise trop calme.




L’œuvre est signée Yoichiro Yoda, un artiste né à Kagawa mais grandi à New York, qui rêvait depuis longtemps de recréer l’atmosphère des anciens cinémas de la 42e rue, disparus dans les années 1990. Pour la Triennale de Setouchi, il a transformé un ancien entrepôt de Megijima en salle fantôme, avec façade rétro, guichet, rideaux rouges, murs turquoise, portraits d’acteurs, clins d’œil à Chaplin, Broadway, Yoda et aux vieux temples du cinéma populaire. Ce n’est pas juste joli ou nostalgique : c’est un décor mental complet, un cinéma qui ne projette pas seulement des films, mais tout un monde disparu. Et le décalage est délicieux. Dehors, une île vieillissante, des potagers, des chats, le ferry pour Takamatsu. Dedans, New York, le velours rouge, les stars, les néons et cette impression absurde d’avoir trouvé une salle de quartier américaine au milieu de la mer intérieure.




MECON, ou l’art contemporain qui pousse de travers
Megijima a aussi quelques installations surprenantes, et MECON en fait partie. Installée dans l’ancienne école primaire de l’île, l’oeuvre de Shinro Ohtake mélange objets récupérés, végétation, couleurs vives, mosaïques, tuyaux, éléments de bateau et ambiance de serre un peu radioactive.




C’est précisément ce contraste qui fonctionne. L’art ne vient pas lisser l’île. Il la dérègle. Les rouges éclatants, les passages verts, les plantes épaisses et les matériaux bricolés se frottent au vieillissement du lieu. Rien n’est trop propre, trop blanc, trop muséal. On est dans quelque chose de vivant, dense, presque envahissant. À Megijima, l’art contemporain ne rend pas l’île plus moderne, il la rend plus bizarre. Et c’est beaucoup mieux.
Bois noir, rouille orange et murs qui tiennent bon
Une grande partie du charme de Megijima tient à ses matières. Le bois sombre, les façades grises, les planches verticales, les tôles rouillées, les parpaings ajourés, les vieux murs de pierre. On pourrait presque visiter l’île uniquement en regardant les surfaces.


Les murs de pierre, appelés o-te, font partie du paysage de Megijima. Ils protègent les maisons du vent et des embruns, et donnent au village cette allure un peu retranchée, avec ses ruelles étroites et ses passages protégés. Rien n’a l’air dessiné pour être joli, mais tout finit par l’être : une lampe orange sur de la rouille, une porte usée, une façade noircie, un alignement de pierres. Megijima est une île tactile, elle se regarde de près.



La mousse insiste, les chats supervisent
Au milieu de tout cela, les mousses, les bonsaïs et les petits jardins apportent une autre énergie. Une mousse très verte déborde d’un ancien lavabo, un bonsaï fleuri concentre tout le printemps dans une coupe, des branches traversent des intérieurs comme si la nature reprenait doucement possession des lieux. C’est peut-être ce qui empêche Megijima de devenir seulement mélancolique. L’île vieillit, oui. Mais quelque chose pousse encore. La mousse insiste. Les plantes reviennent. Les petits arbres tiennent tête au temps.




Et puis il y a les chats. Moins nombreux, moins souverains qu’à Ogijima, mais parfaitement à leur place. Un chat posé au bord d’une route suffit à remettre l’île à son échelle : un mur, une lumière basse, un silence, un animal qui vous regarde comme si vous étiez l’intrus.



Megijima, l’île qui gagne à être regardée autrement
Au fond, Megijima est peut-être l’île des petits décalages. On y vient pour les oni, la plage ou les œuvres de la Triennale de Setouchi, et l’on repart avec autre chose : un vieux cinéma américain perdu dans un village japonais, des murs de pierre face à Takamatsu, des potagers tranquilles, des mousses trop vertes, des chats discrets et cette impression rare d’avoir visité une île qui ne ressemble pas tout à fait à ce qu’elle promettait.



Moins évidente qu’Ogijima, mais pleine de surprises, Megijima mérite largement qu’on lui consacre quelques heures, surtout si l’on aime les lieux un peu de travers, les ambiances suspendues et les îles qui gardent une part de bizarrerie sous le soleil.




