Ogijima est une petite île de 1,34 km² posée dans la mer intérieure de Seto tel un confetti, à une quarantaine de minutes de ferry de Takamatsu, après une escale par Megijima, l’île des oni de Momotaro. Rattachée à la préfecture de Kagawa, elle accroche son village au versant sud-ouest, dans un empilement de maisons, d’escaliers et de ruelles raides qui donnent l’impression d’avoir été construits avec très peu de place et beaucoup d’obstination. Aujourd’hui peuplée d’environ 150 à 180 habitants, Ogijima garde les traces d’une histoire singulière : des vaches autrefois louées contre du riz, un phare en granit de 1895, un sanctuaire lié aux prières pour les naissances, et depuis 2010, la Triennale de Setouchi, qui a contribué à ramener un peu de vie sur l’île.
Bienvenue dans le Village qui Monte



Ogijima n’est pas une île que l’on visite à plat : elle grimpe ! Elle refuse le tourisme paresseux du petit chemin bien horizontal avec glaces molles et panneaux explicatifs polis. Ici, le village part du port et se met tout de suite à escalader la pente, comme si chaque maison avait voulu voir la mer avant sa voisine. Les ruelles sont étroites, tordues, souvent trop serrées pour qu’on y marche à deux sans se pousser un peu. On passe devant des pots, des filets, des seaux, des tuyaux, des portes entrouvertes, des vélos qui ont l’air d’avoir renoncé depuis dix ans mais qui servent peut-être encore tous les matins.



Les Chats ont pris le Pouvoir, mais avec Élégance



On vient parfois à Ogijima pour les chats, et on aurait tort de faire semblant que ce n’est pas un argument. Ils sont là, partout sans être exactement partout. Sur un muret, sous une voiture, près d’une corde, au milieu d’un escalier, dans cette position très japonaise du chat qui semble avoir été missionné pour surveiller un quartier entier. Mais ce qui est beau, ce n’est pas seulement qu’il y ait des chats. C’est la manière dont ils appartiennent au rythme de l’île. Ils vivent à côté des habitants, des visiteurs, des œuvres d’art, des maisons abîmées, des paniers, des ports, des ombres. Ils ajoutent une couche de présence silencieuse à un lieu déjà très habité par les détails.



L’art Contemporain a mis les Pieds dans le Quotidien


La Triennale de Setouchi a changé Ogijima, sans en faire un décor arty trop propre. Ici, l’art contemporain ne reste pas à distance du village : il s’installe dans le quotidien. On le croise au port, sur les façades, dans les ruelles, sur les chariots des habitants, parfois même sur une digue, avec des pieds. Littéralement. Il se mélange aux maisons fatiguées, aux fils électriques, aux chats, aux bassines, aux murs décrépis. Et c’est justement pour ça qu’il fonctionne.



Dès l’arrivée, Ogijima’s Soul de Jaume Plensa donne le ton. Cette grande structure blanche couverte de lettres sert à la fois d’œuvre d’art et de bâtiment d’accueil. On y descend du ferry, on y prend une carte, puis on lève les yeux vers ce toit composé d’alphabets entremêlés, qui projette ses ombres sur le sol. Sur le papier, cela pourrait sembler un peu démonstratif. Sur place, avec la mer devant, les bateaux au port et le village qui grimpe derrière, l’ensemble devient beaucoup plus simple : un ovni blanc, élégant et légèrement étrange, qui fait comme s’il avait toujours été là. Un peu plus loin, sur la digue, Walking Ark de Keisuke Yamaguchi pousse l’étrangeté encore plus loin. L’œuvre ressemble à une arche blanche et bleue, inspirée de l’Arche de Noé, posée sur de longues pattes. On dirait qu’elle pourrait se lever et quitter l’île à marée basse. Ailleurs, ce serait peut-être trop bizarre. À Ogijima, ça passe très bien : les maisons tiennent déjà à flanc de pente, les chats occupent les escaliers, les ferries glissent au loin, et cette arche à pattes a presque l’air d’un habitant de plus.



Dans les hauteurs du village, les œuvres deviennent plus discrètes. Certaines se glissent sur les façades, d’autres semblent presque absorbées par les ruelles. Elles ne cherchent pas toujours à dominer le paysage. Elles acceptent de partager l’image avec une bassine, un chat, une antenne, un mur abîmé ou un bout de mer. C’est peut-être là qu’Ogijima devient vraiment intéressante : quand on ne sait plus très bien ce qui relève de l’art, du bricolage, du hasard ou de la vie quotidienne.
Ogijima ne Fait pas Joli.
Ce serait dommage de vendre Ogijima comme une île simplement charmante. Elle l’est, bien sûr, mais le mot est trop propre. Ogijima a des fissures, des maisons vides, des coins où l’on sent que la vie a reculé. Et c’est justement ce qui la rend plus forte qu’une carte postale.




À côté de ça, la vie revient par touches : un café, une bibliothèque, quelques activités, des familles installées depuis la Triennale, une école rouverte après plusieurs années de fermeture. Pas un grand miracle rural en version brochure, plutôt une reprise fragile, inégale, parfois très belle, entre l’abandon et l’envie de rester. Même les murs peints ne cherchent pas à faire “mur peint”” Avec Ogijima Wallalley, Rikuji Makabe a installé sur les façades des morceaux de bois récupérés sur l’île, parfois issus de matériaux de bateaux, recouverts de silhouettes colorées. Comme si quelqu’un avait réparé le village avec des souvenirs de mer, de bois et de peinture. Parfois, on ne sait plus très bien si l’on regarde une œuvre ou un bricolage local devenu trop beau par accident.


C’est cette tension qui rend Ogijima si forte : un chat devant une maison fatiguée, une œuvre au bout d’une ruelle, une plante qui pousse n’importe où, la mer derrière trois tuyaux et une caisse en plastique. L’île n’efface pas le quotidien pour se rendre désirable, elle le laisse au premier plan.
La pente comme filtre à touristes
Ogijima trie un peu les gens par les mollets. Il faut monter, redescendre, se tromper, revenir, accepter que Google Maps ne soit pas toujours le personnage principal de l’histoire. L’île n’est pas grande, mais elle a cette manière de se plier sur elle-même qui donne l’impression qu’il reste toujours une ruelle, un angle, une terrasse, un passage qu’on n’a pas vu.



Cette pente explique aussi l’existence des onba, ces petits chariots poussés à la main que les habitants utilisent pour transporter les courses, les affaires, les récoltes, parfois simplement pour s’aider à marcher. L’Onba Factory en a fait une œuvre utile, en créant des chariots personnalisés pour les habitants. Une idée assez parfaite pour Ogijima : de l’art contemporain, oui, mais avec des roues, des poignées, et une vraie raison d’exister.







Et puis il y a les scènes qui n’ont besoin d’aucune fiche explicative. Une femme qui étend ou rentre son linge au soleil, des pinces roses, des serviettes, une couverture pliée par terre, un mur fatigué derrière. Sur une autre île, on aurait peut-être cadré la mer. À Ogijima, ce genre d’image dit presque plus que le paysage : l’île n’est pas seulement visitée, elle est lavée, portée, rangée, réparée, recommencée tous les jours par ceux qui y vivent encore.





En montant vers le sanctuaire Toyotama-hime, la pente change de registre. Ce ne sont plus seulement des escaliers pour fatiguer les visiteurs, mais une vraie montée vers un lieu où l’on venait prier pour les naissances. Des femmes d’autres îles s’y rendaient autrefois pour demander un accouchement sans encombre, et les femmes d’Ogijima s’y retrouvaient aussi le soir, avec leurs propres chaises, pour discuter. L’image est magnifique : au sommet de ce village trop raide, un sanctuaire lié à la naissance, et des habitantes qui transforment le sacré en salon de quartier.




C’est une île de micro-événements. Un rideau qui bouge. Une boîte aux lettres rouillée. Un chat qui disparaît dans un escalier. Une odeur de mer et de lessive. Une vieille maison qu’on ne sait pas lire : abandonnée, habitée, gardée, oubliée ? On avance dans une sorte d’enquête sans crime, juste avec des indices de vie. Et puis soudain, la mer apparaît. Pas comme une grande révélation touristique, plutôt comme une respiration entre deux murs. Ogijima est très forte pour ça : elle vous enferme dans ses ruelles, puis vous rend l’horizon d’un seul coup.
Le phare, ou l’art de finir au bout du monde
Au nord de l’île, le phare d’Ogijima attend au bout du chemin, blanc, sec, presque trop net face à la mer. Construit en 1895, il donne à la promenade une vraie direction : on quitte le village, les chats, les œuvres, les maisons serrées, et l’on avance vers une autre Ogijima, plus ouverte, plus minérale, plus silencieuse. Ce phare en granit n’a rien d’un décor romantique. Il a plutôt l’élégance têtue des constructions utiles qui ont fini par devenir belles. Il rappelle qu’avant d’être une île d’art contemporain et de chats photogéniques, Ogijima était surtout un point sur la mer, un endroit depuis lequel il fallait guider les bateaux.



En février, la route du phare se couvre de narcisses du Japon. Près de dix millions de fleurs, dit-on, comme si l’île minuscule avait décidé de compenser sa taille par une floraison complètement démesurée. À Ogijima, même les fleurs savent occuper l’espace.





Une île pour ceux qui aiment les choses bancales
Ogijima n’est pas la plus célèbre, pas la plus spectaculaire, pas la plus proprement muséifiée des îles de Setouchi. Et c’est précisément pour cela qu’elle reste en tête. Elle possède ce mélange rare de vie locale, d’art contemporain, de chats souverains, de maisons fatiguées, de nouveaux venus, de petites renaissances et de fantômes domestiques.



On peut y venir pour la Triennale, pour les chats, pour les photos, pour la mer, pour cocher une île de plus dans la mer intérieure de Seto. Mais si l’on repart vraiment touché, c’est souvent pour autre chose : parce qu’Ogijima ne donne jamais l’impression d’avoir tout rangé avant votre arrivée. Elle garde ses fils électriques, ses escaliers trop raides, ses coins abîmés, ses traces de vie, ses œuvres parfois incongrues, ses chats beaucoup trop sûrs d’eux. Elle ne cherche pas à être parfaite. Elle préfère être habitée. Et franchement, c’est beaucoup mieux comme ça.


