Il est cinq heures du matin à Ryogoku. Le quartier dort encore. Une lumière orange filtre derrière les persiennes en bois d’une maison sans enseigne. C’est une heya, une écurie de sumo, et à l’intérieur des hommes de cent cinquante kilos s’entraînent en silence depuis déjà une heure.
Assister à un asageiko, l’entraînement matinal de sumo, est l’une des expériences les plus puissantes que j’aie vécues au Japon. Ce n’est pas un spectacle. C’est l’exact opposé d’un spectacle. C’est le travail brut, méditatif, brutal et silencieux d’hommes qui dédient leur vie à un sport vieux de quinze siècles. On y est invité comme un témoin discret, et on en ressort avec quelque chose qui ressemble à du recueillement.
Ce qu’est vraiment l’asageiko
Les écuries de sumo (les heya) sont à la fois des dortoirs, des salles d’entraînement et des cantines. Les lutteurs y vivent en communauté, du plus jeune apprenti aux yokozuna, sous l’autorité d’un ancien lutteur devenu maître. L’entraînement commence vers 5h pour les juniors et vers 7h-8h pour les plus gradés. Tout se passe dans une grande pièce au sol en argile, le dohyo, sans musique, sans applaudissements, sans commentaires.
Vous voyez d’abord les shiko, ces étirements caractéristiques où le lutteur lève une jambe très haut puis frappe le sol. Puis viennent les matawari (assouplissements impressionnants), les teppo contre un poteau en bois, et enfin les combats : deux par deux, à enchaînement rapide, jusqu’à épuisement. L’air se charge de poussière d’argile, et le seul bruit est celui des chocs des corps et des ordres brefs du maître. Ça dure deux à trois heures.
Les règles à respecter (vraiment)
Vous êtes invité chez quelqu’un. Comportez-vous comme tel.

- Silence total. Pas de chuchotements, pas de commentaires, pas de réactions. On respire à peine.
- Pieds joints sous soi ou en seiza. Ne pas pointer ses pieds vers le dohyo, c’est une offense.
- Pas de flash, pas de téléphone qui sonne. Photos discrètes uniquement, et seulement si le maître l’a autorisé. Certaines heya l’interdisent totalement.
- Pas de boissons, pas de nourriture. On n’est pas au cinéma.
- Tenue correcte. Pas de short, pas de tongs. Idéalement, pantalon et t-shirt sobre.
- Arrivée à l’heure pile, pas avant. Et on reste jusqu’à la fin sans bouger.
Si ces règles vous semblent strictes : oui, elles le sont. Si elles ne vous parlent pas, ne venez pas. Les heya qui acceptent encore les visiteurs étrangers le font à reculons, et il suffit qu’une poignée de touristes manquent de respect pour qu’une autre porte se ferme définitivement.
Comment y aller : trois options
1. Via une agence de tour spécialisée. C’est la voie la plus simple, et de loin celle que je recommande pour une première fois. Plusieurs petites agences à Tokyo organisent des visites d’asageiko en très petit groupe (8-15 personnes maximum), avec un interprète qui explique le déroulé avant et après. Comptez 12 000 à 18 000 yens par personne. Les opérateurs sérieux : Sumo Photos Tour, Magical Trip, et quelques-uns proposés via les concierges des hôtels haut de gamme. Réservez au moins deux semaines à l’avance.
2. En contactant directement une heya. Quelques écuries acceptent des visiteurs sur réservation directe, gratuitement ou contre une petite donation. Mais : tout se passe en japonais, il faut savoir poser la question correctement, et les places sont rares. Si vous avez un ami japonais qui peut faire l’intermédiaire, c’est jouable.
3. Le concierge de votre hôtel. Les hôtels haut de gamme à Tokyo (Aman, Mandarin, Park Hyatt) ont parfois des contacts directs. Demandez plusieurs jours à l’avance.
Quand y aller
Les heya s’entraînent presque tous les jours, sauf le dimanche, le lundi de certaines semaines, et surtout pendant les six tournois de l’année (basho) qui ont lieu en janvier, mars, mai, juillet, septembre et novembre. Pendant un basho à Tokyo (janvier, mai, septembre), les lutteurs sont au stade Kokugikan, pas à l’entraînement. La semaine qui précède un basho, l’intensité des entraînements baisse aussi.
Les meilleures périodes : les semaines “creuses” entre deux tournois, en particulier fin février, fin avril, fin juin, fin août, fin octobre, fin décembre. C’est là que vous verrez le plus d’intensité.
Que faire après l’entraînement
Vous sortez de la heya vers 9h ou 10h, secoué et silencieux. Profitez-en pour rester à Ryogoku, qui est le quartier historique du sumo à Tokyo. Trois choses à faire ensuite :

Le Sumo Museum au stade Kokugikan, gratuit, expose costumes, ceintures, photos et trophées. C’est petit mais bien fait.
Le musée Edo-Tokyo, juste à côté, retrace l’histoire de la ville depuis l’époque des shoguns. Énorme, et passionnant. Comptez deux à trois heures.
Manger un chankonabe. C’est le ragoût géant que les lutteurs mangent matin et soir. À Ryogoku, plusieurs restaurants en servent, certains tenus par d’anciens lutteurs. Kappo Yoshiba, installé dans une ancienne salle d’entraînement avec un dohyo en plein milieu, est l’expérience iconique. Comptez 3 000 à 5 000 yens par personne.

Ce qu’il faut comprendre avant d’y aller
L’asageiko n’est pas un divertissement organisé pour vous. C’est un entraînement professionnel auquel on vous laisse assister, par une tradition d’ouverture qui s’effrite chaque année à cause d’une minorité de visiteurs irrespectueux. Si vous y allez, faites-le pour la beauté du geste, et laissez la heya en partir avec un meilleur souvenir des étrangers que celui qu’elle avait avant.
C’est aussi, à mon avis, l’expérience qui change le plus définitivement la façon dont on regarde le sumo à la télévision après. Une fois qu’on a vu un combat à deux mètres, dans le silence, on comprend pourquoi ce sport est si profondément respecté au Japon.
Si vous êtes à Tokyo, voyez aussi mon guide Que Faire à Tokyo et celui sur Où Dormir à Tokyo pour rester pas trop loin de Ryogoku.