Une question revient souvent dans mes mails : « Faut-il apprendre le japonais avant d’aller au Japon ? ». La réponse honnête est non, on peut très bien voyager au Japon sans parler un mot. Mais une autre réponse, tout aussi honnête, est qu’apprendre ne serait-ce que cinquante mots et la lecture des kana change radicalement le voyage. C’est la différence entre traverser un pays et le rencontrer.
Je me souviens d’un dîner dans un petit izakaya de Shimokitazawa il y a une dizaine d’années, mon japonais limité à trois phrases, et de la patience presque touchante du chef qui m’a expliqué chaque plat (voir aussi Que Manger au Japon) avec des gestes et un sourire. C’est ce soir-là que je me suis dit que j’allais m’y mettre vraiment.
Je vis au Japon depuis plus d’une décennie et mon japonais est correct sans être brillant. Si je devais préparer un voyage en partant de zéro, voilà ce que je ferais.
Combien de temps avant le départ s’y mettre ?
Tout dépend de l’objectif. Trois niveaux possibles :
Survie (2 semaines avant). Apprendre une cinquantaine de phrases utiles : se présenter, demander l’addition, dire merci/pardon, demander si on peut entrer dans un restaurant, demander où sont les toilettes. C’est le minimum syndical et c’est faisable en une heure par jour pendant deux semaines.
Confort (3 mois avant). Apprendre les hiragana et katakana (les deux syllabaires de base, environ 100 caractères au total), une centaine de mots de vocabulaire, et une vingtaine de structures de phrases simples. À ce niveau, on lit les menus, on pose des questions simples dans un izakaya, on suit une conversation très basique avec un commerçant. C’est mon niveau recommandé pour un premier vrai voyage.
Voyage approfondi (12-18 mois avant). Atteindre le niveau JLPT N5 (le plus bas niveau officiel) demande environ 150 heures d’étude. À ce stade, on commence à comprendre des conversations courtes, à lire des textes simples avec quelques kanji. Pour la grande majorité des voyageurs, c’est trop d’investissement pour un voyage de 2-3 semaines.
Mon conseil pour la majorité : visez le niveau Confort. C’est largement suffisant pour transformer le voyage.
Par quoi commencer concrètement
1. Les hiragana avant tout. 46 caractères, c’est le seuil qui sépare le voyageur passif du voyageur actif. Une fois ces caractères acquis, on déchiffre tout, même si on ne comprend pas le sens. On reconnaît les noms de stations, les noms de plats, les indications. Comptez 10 à 15 jours à raison de 20 minutes par jour. L’application Tofugu’s Learn Hiragana est gratuite et excellente.

2. Les katakana ensuite. 46 caractères de plus, utilisés principalement pour les mots étrangers (donc beaucoup de noms de plats au restaurant, de marques, de villes étrangères). Encore 10 jours.
3. Quelques kanji utiles. Pas tous (il y en a 2 000 d’usage courant), mais une trentaine qui apparaissent partout : 入 (entrée), 出 (sortie), 男 (homme), 女 (femme), 駅 (station), 円 (yen), 水 (eau), 火 (feu), 大/中/小 (grand/moyen/petit), les chiffres. Ces 30 kanji vous sauvent dans 80 % des situations pratiques.

4. Le vocabulaire de survie. Une centaine de mots et expressions essentiels. Les nombres jusqu’à 10 000. Les jours, les heures. Les situations courantes : restaurant, hôtel, train, magasin.
Les meilleures ressources, gratuites et payantes
Pour les kana :
- Tofugu (gratuit), guides et mnémoniques visuels excellents (l’idée : associer chaque caractère à une image qui rappelle sa forme, comme ci-dessous)

- Dr. Moku (application payante, ~5 €), pour la mémorisation par associations d’images
Pour le vocabulaire :
- Anki (gratuit sur ordinateur, payant sur iPhone), flashcards à répétition espacée. La méthode la plus efficace que je connaisse
- WaniKani (~10 €/mois), spécialisé dans les kanji, très progressif. Pour ceux qui veulent aller plus loin
Pour la grammaire et les phrases :
- Genki I (manuel, ~30 €), la référence universelle pour débuter le japonais. Un peu scolaire mais solide
- NHK World Japanese Lessons (gratuit), courtes leçons audio très bien faites
- Duolingo, utile pour le quotidien, mais ne suffit pas seul
Pour l’oral et la prononciation :
- Pimsleur Japonais, méthode audio orale, idéale en voiture ou en marchant
- iTalki, cours en visio avec des profs natifs à partir de 8-10 € l’heure. Une fois par semaine pendant 2 mois fait des miracles
Les phrases qui vous serviront le plus
Voici les phrases que j’utilise le plus souvent au quotidien et que je conseillerais d’apprendre par cœur :
- Sumimasen (すみません), Pardon / Excusez-moi. Universelle. Sert à tout : appeler le serveur, demander un passage, s’excuser légèrement
- Arigatou gozaimasu (ありがとうございます), Merci, formel
- Onegaishimasu (お願いします), S’il vous plaît, après une demande
- Kore wo kudasai (これをください), Ça, s’il vous plaît (avec le doigt sur le menu)
- Eigo ga hanasemasu ka ? (英語が話せますか?), Parlez-vous anglais ?
- Ikura desu ka ? (いくらですか?), Combien ça coûte ?
- Wakarimasen (わかりません), Je ne comprends pas
- Toire wa doko desu ka ? (トイレはどこですか?), Où sont les toilettes ?
- Oishii ! (美味しい), C’est délicieux. À utiliser souvent
- Gochisousama deshita (ごちそうさまでした), À dire en sortant d’un restaurant. Marque énormément de respect
Ce qu’il ne faut pas faire
Ne pas apprendre le japonais via les anime sans support de méthode. Le japonais des animes est un japonais informel, souvent masculin, souvent grossier. Vous risquez de parler comme un personnage de manga, ce qui est très drôle pour les Japonais et pas dans le bon sens.
Ne pas se concentrer uniquement sur les kanji. Les kanji sont fascinants et c’est tentant de s’y perdre, mais sans grammaire ni vocabulaire de base, ils ne servent pas à parler.
Petite confession : j’ai mis presque trois ans à réaliser que je confondais kawaii (mignon) et kowai (effrayant) à l’oral, en parlant à mon voisin de l’époque. Il était trop poli pour me corriger. Je vous invite donc à faire mieux que moi.
Ne pas avoir peur de mal parler. Les Japonais sont remarquablement patients et bienveillants avec les étrangers qui font l’effort. Même un japonais cassé est mille fois plus apprécié qu’un anglais imposé.
Mon plan idéal sur 3 mois
Si vous m’aviez demandé de planifier l’apprentissage de quelqu’un qui part dans 3 mois :
- Semaines 1-2 : hiragana + katakana, 30 minutes par jour
- Semaines 3-6 : Genki I chapitres 1-5, plus 30 mots Anki par jour
- Semaines 7-10 : Genki I chapitres 6-10, et un cours iTalki par semaine
- Semaines 11-12 : révision intensive des phrases utiles, écoute de podcasts NHK World
À ce rythme, vous arrivez au Japon avec un japonais cassé mais fonctionnel. Vous comprendrez les annonces dans le métro, vous lirez les menus, vous saurez tenir une mini-conversation. Et le sourire que vous obtiendrez la première fois qu’un commerçant comprend votre japonais cassé vaudra largement ces 90 heures d’étude.
Pour préparer le reste de votre voyage, voyez aussi mon guide Comment se Déplacer au Japon et la FAQ Japon.